La Russie engage des réformes à tout va

le 31/01/2013 L'AGEFI Hebdo

Le Kremlin veut limiter la dépendance aux prix du pétrole et créer un environnement plus favorable aux entreprises.

Complexe gazier et pétrolier en Russie. La redistribution de la rente pétrolière en vue d’acheter la paix sociale a fait long feu. Photo : PhotoXpress/ZUMA/REA

Les sceptiques qui s’attendaient à un démarrage terne du troisième mandat de Vladimir Poutine à la présidence de la Fédération de Russie se sont trompés. La liste des réformes économiques en cours ou projetées ne cesse de s’allonger. Elle concerne toute une série de secteurs d’activité, des marchés financiers à l'industrie, en passant par l'innovation, l'éducation ou l'agriculture, et mobilise à la fois les acteurs du privé et de l’administration. Ne voir que du populisme dans la volonté réformatrice affichée par Vladimir Poutine lors de sa campagne présidentielle l'année dernière était, semble-t-il, une erreur.

La stratégie d’augmenter les dépenses publiques grâce à la redistribution de la rente pétrolière en vue d’acheter la paix sociale, comme cela était le cas entre 2000 et 2008, a fait long feu. « La progression des recettes pétrolières ne permet plus une augmentation satisfaisante des transferts sociaux au profit de la population », remarque Anna Dorbec, économiste de BNP Paribas. Tandis que les dépenses budgétaires ont poursuivi leur expansion entre 2008 et 2009, la croissance des recettes fiscales a marqué le pas à partir de 2009, devenant négative en termes réels en 2012. « Le prix du pétrole à partir duquel le budget russe est équilibré excède à présent légèrement le prix du brut sur le marché, alors qu'il était resté inférieur à ce niveau entre 2000 et 2008 », indique Anna Dorbec.

Il a donc fallu prélever sur l'épargne accumulée et contracter de nouveaux emprunts afin de financer la montée des dépenses de ces trois dernières années. Résultat, la dette publique s'est accrue, passant de 7 % du PIB en 2007 à 12 % du PIB en 2012. En soi, ce niveau n'a rien d'alarmant - à titre comparatif, le ratio dette publique sur PIB de la zone euro a atteint 90 % à la fin du troisième trimestre 2012 - mais « la hausse substantielle de la dette publique n'est pas politiquement acceptable pour les autorités russes qui n'ont pas oublié le défaut de la Russie en 1998 », explique l'économiste de BNP Paribas.

Pour y remédier, une nouvelle règle fiscale a été adoptée cet été afin de gagner en visibilité sur les recettes et les dépenses futures, et c'est ainsi que les budgets russes annuels ont été programmés jusqu'à 2015 ! La prévision de prix du pétrole dont dépend le calcul budgétaire ne résulte plus d'une négociation politique complexe et aléatoire, récurrente à chaque exercice fiscal. Elle est désormais fixée à la moyenne des cours pétroliers des cinq années passées, une période de référence qui s'accroîtra progressivement pour atteindre dix ans en 2018. « Cette approche permettra de retrouver une marge de manœuvre qui a été perdue depuis trois ans et d'être mieux préparés à des baisses inattendues des cours pétroliers », commente Anna Dorbec.

Dépenses publiques stabilisées

Si les autorités russes ont inscrit leurs prévisions budgétaires dans une vision de long terme, suivant à cet égard les recommandations du Fonds monétaire international (FMI), elles n'ont cependant pas prévu de diminuer les dépenses publiques. « Elles ont décidé de les stabiliser afin de ne pas s'exposer à la grogne sociale et mettre en danger la croissance de l'activité », analyse Vladimir Kolychev, économiste de SG CIB. Il prévoit une progression du PIB de 3,3 % en 2013, en léger ralentissement par rapport à 2012. Selon lui, la consommation des ménages, qui représente près de la moitié du PIB de la Russie, est en train de s'essouffler. Elle a été tirée par un fort développement du crédit, à l'origine de la moitié de la hausse des dépenses de consommation de ces deux dernières années. « Les banques ont amélioré leurs gammes de produits ou se sont développées sur les marchés domestiques qui n'étaient pas servis, poursuit Vladimir Kolychev. Avant ce mouvement, le taux de pénétration du marché était relativement modeste. Dès lors, la montée du rôle du crédit à la consommation est une tendance structurelle durable. Cependant, comme certains segments de distribution ont désormais atteint un point de saturation, l'augmentation globale du crédit devrait se modérer naturellement. » Le moteur de l'investissement (23,1 % du PIB en 2012) devrait perdre lui aussi de l'élan dans la première partie de l'année en raison des inquiétudes sur la robustesse de la croissance à l'extérieur du pays et le durcissement des conditions de crédit. « La Banque centrale de Russie (BCR) devrait se montrer plus accommodante à partir du deuxième trimestre afin de stimuler l'activité », anticipe ainsi l'économiste. Pour autant, la demande à l'export (31 % du PIB) pourrait rester décevante, activité mondiale peu dynamique oblige.

Dialogue public privé

Force est de constater que le besoin de diversifier les produits exportés - le pétrole brut représente 30,4 % des exportations, les produits raffinés 13,9 %, le gaz naturel 17,1 % - et les sources de revenus de l'économie russe est toujours prégnant. « La nouvelle règle budgétaire, par exemple, ne la rend pas moins dépendante du pétrole mais seulement de son prix », relève Vladimir Kolychev. En revanche, un meilleur environnement institutionnel permettrait « d'obtenir des gains de productivité et d'encourager les investissements. Cela répondrait aux revendications de la jeunesse éduquée de la classe moyenne, qui aspire dans sa majorité au changement, analyse Anna Dorbec. Des réformes de cet ordre impliquent la participation de la société afin de mieux comprendre ses besoins et d'obtenir, en retour, l'information nécessaire sur l'application des changements. »

Une option mise en œuvre par les autorités à l'heure actuelle. Reconnaissant publiquement que l'environnement réglementaire était peu favorable aux entreprises et décidant officiellement, mi-2012, que l'amélioration de la Russie dans le classement « Doing Business » de la Banque Mondiale (voir le tableau) était un objectif, le Kremlin a constitué l'Agence pour les initiatives stratégiques (ASI). Mobilisée pour la mission de « L'amélioration du climat des affaires », ce nouveau groupe d'experts-conseils a déjà établi 25 feuilles de route. Celles-ci sont étayées de calendriers précis et d'indicateurs mesurables des progrès accomplis qui ont été ou seront approuvées par décret du gouvernement.

« Il est absolument vital que l'agence réussisse à consolider les organisations publiques et privées, en mobilisant directement les entreprises dans la préparation et la prise de décisions », a déclaré Vladimir Poutine fin novembre 2012 au conseil de l'ASI. « Les représentants du monde de l'entreprise ont été associés aux débats et leurs propositions ont été intégrées dans les directives finales », observe effectivement Anna Dorbec. C'est la première fois que le Kremlin témoigne de son ouverture au dialogue. Concrètement, le débat s'organise par le biais d'une plate-forme électronique où n'importe quel citoyen peut exprimer son opinion sur les questions spécifiques concernant les réformes à l'étude ou sur leur mise en œuvre. Les discussions se limitent toutefois à des sujets techniques ou pratiques. Rien n'oblige non plus les autorités à prendre en compte les propositions formulées mais « le simple fait qu'un tel système existe constitue une étape importante vers une plus grande souplesse dans la façon de gouverner », estime l'économiste de BNP Paribas.

Les premières initiatives lancées par l'ASI traitent d'abord des questions à l'origine du mauvais classement de la Russie par la Banque Mondiale, dont la réglementation relative au dédouanement, aux aides à l'exportation, et l'accès au réseau électrique. Sur ce dernier point, la Russie a été classée 184e sur 185 ! Cherchant à reconstruire le potentiel d'innovation du pays perdu depuis vingt ans, les autorités sont en train d'encourager la formation de parcs technologiques et de zones économiques spéciales en tentant, là aussi, de renforcer les liens entre les secteurs public et privé.

L'autre chantier auquel le gouvernement veut montrer qu'il s'attaque est celui de la lutte contre la corruption dénoncée par les manifestants qui ont battu le pavé pendant l'élection présidentielle et fortement critiquée à l'extérieur. Dans cette optique, une nouvelle loi, entrée en vigueur cette année, oblige désormais 10 millions de fonctionnaires et les membres de leur famille à déclarer leurs dépenses, achats d'actifs, de terrains, de biens immobiliers, mobiliers, etc. « Pour voir si ces mesures sont efficaces, il faudra cependant regarder comment elles seront appliquées », tempère Marcus Svedberg, chef économiste d’East Capital. En attendant, « la méthode actuelle qui consiste à dénoncer publiquement les bureaucrates corrompus et à les punir est un bon moyen de stopper la corruption », juge l'économiste. Un grand défi à relever par la Russie.

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