La Russie en attente de réformes

le 05/04/2012 L'AGEFI Hebdo

Le nouveau gouvernement devra s’attaquer à la corruption afin d’attirer les capitaux nécessaires à la diversification d’une économie dépendante du brut.

Pour son troisième mandat, Vladimir Poutine sera à la tête d’un pays dont la dette publique a chuté de 162 % du PIB à 10 % entre 1999 et 2011.

Le retour de Vladimir Poutine à la présidence de la Fédération de Russie ouvrira-t-il une nouvelle ère de réformes économiques ? La réponse à cette question est souvent teintée de scepticisme. « Pour les marchés, le nom du Premier ministre et la composition de son cabinet devraient être les premiers signes qui permettront de mesurer l’empressement des autorités à délivrer un agenda des réformes, précise Vladimir Kolychev, économiste de SG CIB. Or les deux ne seront pas annoncés avant l’investiture du nouveau président le 7 mai prochain. » Reste qu’une partie du programme annoncé, comme la hausse du salaire des militaires ou des retraites (de 7 % en mars), est déjà effectif. « Cependant, il paraît difficile de mettre en œuvre tout ce qui a été proposé, prévient Juan Carlos Rodado, économiste de Natixis (retrouvez l’intégralité de son entretien sur www.agefi.fr). Les mesures annoncées, certes étalées dans le temps, totaliseraient 8,5 % du PIB ! » Si les experts doutent de voir les multiples promesses électorales tenues, ils anticipent en revanche un remodelage graduel des pratiques qui freinent la modernisation de la Russie.

Ce troisième mandat de Vladimir Poutine ne ressemblera donc pas au premier, il y a onze ans, qui avait été marqué par le lancement de toute une série de réformes. Un an et demi après la dévaluation brutale du rouble et le défaut de la dette russe (le 17 août 1998), il était impératif de redresser rapidement la Russie.

Aujourd’hui, le contexte et les fondamentaux russes sont différents. Entre 1999 et 2011, la dette publique est tombée de 162 % du PIB à 10 % et l’inflation de 86 % à 6,1 %. Le PIB a été multiplié par 9,4 (à 1.850 milliards de dollars) tandis que le PIB par habitant s’établit désormais à 13.250 dollars, à comparer à 1.346 dollars en 1999. Pourtant, relève Odeniyaz Dzhaparov, gérant de DWS Investments, « le ratio cours sur bénéfice par action de l’indice RTS de la Bourse de Moscou (d’environ 5,3 en 2011) est inférieur à celui de 1999, qui était de 6 ».

Dénoncer et punir

Et pour cause. Le paysage est loin d’être idyllique. Comme le souligne une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), malgré de remarquables progrès, « la Russie demeure relativement en retard sur le plan économique dans la mesure où elle se caractérise encore par une productivité et un revenu par habitant faibles, une inflation forte, des inégalités extrêmes, des résultats médiocres en matière de santé et d’environnement ». Surtout, insiste l’Organisation, « le climat des affaires constitue un domaine dans lequel l’écart par rapport aux pays de l’OCDE reste considérable. L’implication de l’Etat dans l’économie est particulièrement marquée, la corruption est endémique, l’état de droit est faible ».

Les protestations qui ont eu lieu à l’approche et pendant l’élection présidentielle sont venues rappeler cet état de fait. « Elles n’ont pas changé la donne politique, certes, mais ont mis une certaine pression, commente Marcus Svedberg, chef économiste d’East Capital. Les manifestants ont dénoncé la corruption et le futur gouvernement devra en tenir compte. » Des efforts ont déjà été déployés afin de remédier à ce problème mais, ainsi qu’en est lui-même convenu le président Dimitri Medvedev, les résultats ne sont pas visibles.

« La méthode qui consiste à dénoncer puis à punir (‘name and shame’), mise en œuvre depuis quelque temps, notamment envers les bureaucrates, est une façon efficace de stopper la corruption, expose cependant Marcus Svedberg, remarquant que certaines sorties de capitaux de Russie résultent justement de cette pratique. Cela prouve que les personnes ciblées ou qui pourraient l’être ont peur et que cette façon de lutter contre la corruption peut porter ses fruits. »

Nombre d’observateurs espèrent que la corruption sera la priorité de l’équipe de Vladimir Poutine, pas seulement afin de garantir la paix sociale mais aussi afin de « gagner la confiance du secteur privé et des investisseurs qui, dans le cas contraire, ne participeront ni au financement des infrastructures ni à la diversification nécessaire de l’économie », indique Marcus Svedberg. Or ces points sont cruciaux pour assurer un développement pérenne de la Russie.

« La dépendance au pétrole s’est considérablement accrue », surtout depuis cinq ans, relate Odeniyaz Dzhaparov. Représentant plus de 60 % des exportations, 45 % des revenus fédéraux, le pétrole est aussi « le moteur du cycle économique, ajoute le gérant. Ce n’est pas viable à long terme. Il faut développer d’autres relais afin de financer les dépenses sociales ou d’infrastructures qui augmentent ».

La Russie a désormais besoin d’un cours du pétrole au-dessus de 133 dollars par baril pour que son budget soit à l’équilibre. « Le pays a enregistré un excédent budgétaire de 0,8 % en 2011. Toutefois, en excluant les revenus pétroliers, le déficit s’élève à 11,2 % du PIB...  », calcule Juan Carlos Rodado observant que l’assiette fiscale est « étroite, peu diversifiée sans compter le poids élevé de l’économie informelle, de 40 % de l’économie totale ». A titre indicatif, tandis que la taxe sur les exportations rapporte 32 % des recettes fédérales, les impôts sur les revenus en représentent seulement 18 %, et la TVA 29 %. Des déséquilibres difficiles à réduire tant que l’économie n’aura pas entamé sa diversification (lire l’entretien).

En attendant, les dépenses publiques sont alimentées par la rente énergétique et ce sont elles qui soutiennent en grande partie la demande intérieure. « Deux tiers des revenus des ménages russes proviennent des salaires et un tiers de la masse salariale travaille dans la fonction publique », décrit Juan Carlos Rodado. La capacité de l’Etat à dépenser et le dynamisme de la consommation, qui représente près de 68 % du PIB russe, sont fortement corrélés.

Améliorer la compétitivité

Force est de constater que la consommation se porte bien à l’heure actuelle. « La croissance des dépenses domestiques a dépassé les anticipations du consensus, explique Vladimir Kolychev. Elle a été portée par la progression des revenus disponibles grâce aux récents stimuli fiscaux et à la baisse de l’inflation. » L’indice des prix à la consommation russe (Russian CPI) s’est en effet établi à 3,7 % en février. Ce plus bas niveau historique pourrait être temporaire. Il s’explique en grande partie par la désinflation des prix alimentaires, liée à la reprise de la production agricole, et par le report, de janvier à juillet 2012, de la révision des prix des monopoles naturels. La décrue de l’inflation devrait donc cesser à partir de l’été 2012, anticipe Anna Dorbec, économiste de BNP Paribas (lire aussi l’entretien), « dans le sillage à la fois de l’augmentation des prix régulés et de l’expansion budgétaire prévue pour 2012 ».

La dépendance du dynamisme de la consommation à la générosité des dépenses publiques n’est pas le seul effet du manque de diversification de l’économie. Elle provoque aussi une inadéquation entre la demande domestique et la production locale. Reflet de ce déséquilibre, « une hausse de 10 % des dépenses des ménages se traduit par une augmentation des importations de l’ordre de 28 % », rappelle Juan Carlos Rodado. Il va sans dire qu’un contrechoc pétrolier mettrait en péril la pérennité de l’excédent courant. Celui-ci est de 5 % du PIB, mais tombe en déficit de 13 % du PIB si l’on exclut les revenus de l’énergie...

Les réformes qui devraient être entreprises en priorité par le futur gouvernement « devraient se concentrer sur la compétitivité des entreprises russes », ajoute Anna Dorbec, rappelant que seulement 30 % des importations du pays ne concernent ni le gaz ni le pétrole. Les coûts salariaux devraient être au cœur d’une réflexion approfondie. Selon l’économiste, l’une des pistes pourrait être de jouer sur les cotisations sociales, la modération salariale étant difficilement envisageable. En effet, la situation démographique de la Russie est telle que l’offre sur le marché du travail est inférieure à la demande.

« Le développement de la Russie sera une réalité à condition que la rente pétrolière et demain la rente gazière soient efficacement utilisées pour diversifier l’économie, comme ont réussi à le faire certains pays du Golfe », conclut Juan Carlos Rodado. A ceci près que la conduite de la Fédération de Russie, le plus vaste Etat de la planète, est plus complexe.

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