Le Royaume-Uni s'enlise dans la crise

le 03/11/2011 L'AGEFI Hebdo

Une amélioration de l’économie britannique n’est pas attendue avant 2013. Dans l’intervalle, une retombée en récession est possible.

Devant la Banque d’Angleterre (BoE) le 23 septembre. Le journal de la City évoque un bain de sang. La BoE s’inquiète désormais d’un « credit crunch ». Photo : Chris Ratcliffe/Bloomberg

A l’occasion d’un discours prononcé le 5 octobre dernier devant le parti conservateur, le Premier ministre britannique David Cameron faisait état d’une « récession anormale » débutée en 2009 au Royaume-Uni, signalant ainsi que les périodes de récession étaient en général suivies par des périodes de forte croissance. Or selon les derniers chiffres publiés par l’Office national des statistiques (ONS) début octobre, la croissance du pays a été révisée à la baisse à 0,1 % au cours du deuxième trimestre 2011, faisant douter de plus en plus des perspectives de croissance sur lesquelles le gouvernement britannique a élaboré son plan de rigueur budgétaire, à savoir 1,7 % cette année, 2,5 % en 2012 et 2,9 % en 2013…

Si la révision à la baisse des objectifs de croissance n’est plus qu’une question de semaines - le prébudget publié en novembre prochain devrait en donner l’occasion -, les difficultés de l’économie britannique s’amoncellent. Fin septembre, la Banque d’Angleterre (BoE) a changé son fusil d’épaule et mis en garde ses établissements financiers sur la nécessité d’éviter un credit crunch par un excès de zèle sur leur capital et leurs niveaux de liquidité. Car les perspectives ne sont pas bonnes : l’ensemble des prêteurs s’attendent à un niveau de défauts élevé au cours des prochains mois, selon l’enquête trimestrielle publiée par la BoE fin septembre. Les observateurs pointent aussi du doigt la faiblesse de la consommation des ménages, qui a reculé pour le quatrième trimestre consécutif (-0,8 % au deuxième trimestre) avec un glissement annuel se situant à -1,7 %. Cette performance place le Royaume-Uni en queue de peloton des pays du G7, derrière l’Espagne dont le glissement annuel au deuxième trimestre s’élève à -0,2 %, mais aussi derrière le Japon.

« Nous sommes passés d’une économie d’endettement à une économie de désendettement et, dès l’an prochain, de désinflation », résume Nathalie Dezeure, économiste chez Natixis. Dans ce paysage moribond, l’emploi ne donne pas davantage de signes de consolation : le Royaume-Uni compte 2,57 millions de chômeurs, soit 8,1 % de la population active sur les trois mois achevés fin août, un record depuis 1994 : « L’emploi a surperformé le PIB au cours des dernières années dans la mesure où le taux de chômage aurait dû être beaucoup plus élevé qu’attendu, nuance pourtant Azad Zangana, économiste en charge du marché européen chez Schroders. Or les entreprises, en particulier dans le secteur privé, ont décidé de retenir leurs salariés. »

La politique d’austérité en question

L’effort d’investissement des entreprises est d’ailleurs considéré comme l’un des rares indicateurs positifs outre-Manche : les données du deuxième trimestre 2011 ont montré une hausse de 11,2 %, après un repli de 10 % au premier trimestre, pour un glissement annuel de 3,8 %. « Le gouvernement britannique a mis en place une vraie politique de soutien des entreprises, qui passe non seulement par un environnement fiscal compétitif, une baisse de l’impôt sur le travail et la création de zones franches, avec notamment l’exemption de la taxe sur les locaux commerciaux, souligne Nathalie Dezeure. Mais est-ce une dynamique qui va se poursuivre alors que les perspectives de demande, y compris du côté des exportations, s’assombrissent ? » La crise de la zone euro pourrait à terme se répercuter sur le moral des entreprises britanniques dont l’essentiel des exports se réalise avec le Vieux Continent.

C’est toute l’efficacité de la politique de rigueur budgétaire du gouvernement Cameron qui est en question. Si certains estiment que le soutien de l’économie de la nation passe par une poursuite de l’investissement (lire l’entretien), d’autres, à l’image de Simon Brazier, responsable des actions britanniques chez Threadneedle, applaudissent l’initiative gouvernementale : « Le Royaume-Uni possède le contrôle de sa politique monétaire et fiscale à la différence des pays de la zone euro, et c’est ce qui lui a permis de faire passer une politique de consolidation budgétaire à hauteur de 127 milliards de livres. » L’histoire montre que les politiques d’austérité menées outre-Manche au cours des trente dernières années ont abouti à une amélioration de la situation économique dans le pays : « Si le Royaume-Uni n’avait pas entrepris une politique de consolidation budgétaire, sa note aurait probablement été dégradée, signale George Buckley, économiste en charge du Royaume-Uni chez Deutsche Bank. Les épisodes de consolidation fiscale de la fin des années 70, puis des années 93-94, se sont conclus par des taux de croissance du PIB compris entre 3 % et 3,5 %. Il existe aussi un certain nombre de similitudes entre la situation de l’économie britannique lors de ces périodes et aujourd’hui : les taux d’intérêt étaient bas (de 17 % à 9 % au début des années 80 et de 15 % à 5 % dans les années 90), de même que la livre sterling, dont le taux de change effectif nominal avait décliné de 25 % dans les années 80 et de 20 % dans les années 90. »

Intervention de la BoE

Reste que la situation de l’économie britannique et, plus généralement, celle de l’économie mondiale sont suffisamment inquiétantes pour que la BoE décide de relancer début octobre son programme de rachat d’actifs (quantitative easing, QE) à hauteur de 75 milliards de livres sterling. La BoE, qui pourrait être amenée à étendre ce programme, s’attend à ce que ses effets économiques soient les mêmes que ceux observés à l’occasion du premier tour de quantitative easing. Ce premier QE avait contribué à hauteur de 1,5 à 2 points au PIB entre 2009 et 2010. Or les observateurs font d’ores et déjà valoir que ce programme restera largement insuffisant, compte tenu du ralentissement de l’économie mondiale et des faiblesses du système financier global. « Par le passé, la politique de QE de la BoE n’a pas eu d’impact significatif en termes de prêts bancaires, les banques ayant simplement gardé ces ressources dans leur bilan, estime Azad Zangana. Mais cette politique a aidé la livre sterling à dynamiser les exportations, non pas en valeur mais en volume. Sur le long terme, ce programme pourra sans doute rééquilibrer l’économie mais pas sur le court terme. »

A plus brève échéance, certains indicateurs devraient néanmoins connaître des améliorations : comme le prévoient les autorités monétaires britanniques, les analystes s’accordent ainsi à penser que l’inflation, qui a atteint un pic de 5,2 % en septembre - soit son niveau le plus élevé depuis fin 2008 -, va baisser drastiquement au cours des dix-huit prochains mois en raison de l’effet de base lié à la hausse de la TVA de janvier 2011. Les tarifs de l’électricité et du gaz, de même que ceux des denrées alimentaires, qui ont largement contribué à faire grimper les chiffres de l’inflation, semblent également avoir atteint un plafond.

Reprise attendue pour 2013

Face à une série d’indicateurs négatifs, la question de la récession reste ouverte : « Le pire reste encore à venir au cours du dernier trimestre 2011 et le premier trimestre 2012 », anticipe George Buckley. Si la thèse d’une récession du Royaume-Uni n’est pas unanimement défendue, très peu d’observateurs se risquent à exclure totalement cette possibilité. Tant attendue, la perspective d’une reprise plus soutenue de l’économie britannique serait ainsi repoussée à 2013, selon les scénarios les plus optimistes. « Un échec de ce scénario central pourrait être la conséquence à la fois d’une poursuite de la crise dans la zone euro mais aussi d’une politique de consolidation fiscale des Etats-Unis, principaux destinataires des exportations britanniques, qui pourrait ainsi se concrétiser par une croissance plus faible », explique Nathalie Dezeure. Les observateurs sont d’accord sur un point : les rythmes de croissance enregistrés par le Royaume-Uni entre 1997 et 2007 appartiennent bel et bien au passé.

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