Le Royaume-Uni poursuit une politique d’équilibriste

le 03/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Dans un contexte économique difficile, le pays conduit une politique d’austérité budgétaire tempérée par une politique monétaire laxiste.

Une vue du quartier des affaires à Londres en mars 2012. Le rééquilibrage de la demande intérieure reste un des axes prioritaires.

Sur fond de crise dans la zone euro et d’une économie britannique encore en convalescence, le gouvernement de David Cameron persiste dans sa politique d’austérité, engagée depuis l’arrivée au pouvoir du Parti conservateur en juin 2010. Si la plupart des observateurs jugent ce programme pertinent dans le cadre d’une réduction de l’endettement et du déficit structurel du Royaume-Uni, le bilan général reste encore difficile à évaluer. Sur le fond, les objectifs ont largement été repoussés : alors que le gouvernement évoquait en juin 2010 un déficit public de 1,2 % du PIB pour 2015-2016, la nouvelle cible publiée dans le budget britannique le 21 mars dernier évoquait un chiffre de 2,9 %. De même, les projections de la dette publique à horizon 2015-2016 évoquent un taux de 91,4 %... alors que la cible était de 80,4 % il y a encore deux ans : « Un contexte conjoncturel négatif a contribué au retard des prévisions de réduction de déficit et d’endettement du Royaume-Uni, explique Nathalie Dezeure, économiste de Natixis. L’échec des objectifs n’est donc pas à mettre exclusivement sur le compte du gouvernement britannique. » Le ralentissement de la croissance, qui a finalement atteint 0,7 % pour l’ensemble de l’année 2011 - elle était de 2,1 % en 2010 et de 2,8 % en 2007 -, a en effet pesé sur la feuille de route gouvernementale, et en particulier sur le rééquilibrage de la demande intérieure, qui reste l’un des axes prioritaires de cette législature : depuis le début de la politique d’austérité, la consommation des Britanniques n’a cessé de baisser et accuse un recul cumulé de 1,2 %. De son côté, l’investissement des entreprises a suivi une courbe irrégulière qui s’est soldée par une faible croissance de 3 % jusqu’à présent, tandis que les exportations n’ont pas non plus été à la hauteur des espérances : « La baisse des exportations n’est pas simplement un problème conjoncturel lié à la crise de la zone euro, dont le Royaume-Uni dépend à hauteur de plus de 40 %, mais aussi un problème structurel, observe Nathalie Dezeure. Ce pays a en effet perdu des parts de marché depuis les années 90 et les exportations dans les économies émergentes ne sont pas encore significatives. » Le retour du Royaume-Uni en récession technique en ce début d’année ne va sans doute pas aider à redresser la barre : « La force sous-jacente de l’économie est probablement plus robuste que le suggèrent ces chiffres, observe Chris Williamson, de Markit. Le danger provient de ce que ces données médiocres apportent un coup fatal à la reprise fragile de la confiance des particuliers et des entreprises observée jusqu’à présent cette année, ce qui endommage à la fois la reprise et renvoie le pays dans une vraie récession. »

Rééquilibrage

Dans ce contexte négatif, le gouvernement britannique est néanmoins parvenu à marquer des points. La réduction à marche forcée de la dépendance de l’Etat à l’égard de l’économie est en bonne voie : l’emploi public a ainsi été réduit de 2 % en deux ans, ce qui représente une destruction de quelque 320.000 postes depuis 2010. Parallèlement, l’investissement public est aussi passé de 17 % à 15 % sur la période. La réduction du train de vie de l’Etat n’en est d’ailleurs qu’à ses prémices et n’aurait atteint que 12 % de la totalité fixée sur l’ensemble de la législature, selon des prévisions publiées récemment par l’institut des études fiscales britanniques, l’IFS. Au total, 700.000 destructions d’emplois au minimum sont encore attendues d’ici à 2015-2016. « La tension inhérente à l’ensemble de ce programme, dont 80 % repose sur des réductions de dépenses, est qu’une autre façon de réduire l’endettement - sans passer par l’augmentation des impôts sur le revenu, la réduction des dépenses publiques ou encore les modifications dans la politique sociale - consiste à augmenter la taille de l’économie », fait remarquer Gemma Tetlow, économiste à l’IFS. Le gouvernement britannique a donc maintenu une politique de rééquilibrage de l’activité économique au profit d’une réindustrialisation du pays : à côté d’une simplification de la législation sur le travail, l’équipe de David Cameron s’est aussi engagée à réduire encore davantage l’impôt sur les sociétés à l’occasion du Budget 2012-2013, conformément à une politique de soutien de l’offre. Le taux principal de l’impôt sur les sociétés, qui devait être ramené de 28 % en 2010-2011 à 23 % en 2014-2015, sera finalement abaissé à 22 % sur ce même horizon. « Le projet de réduction des taux d’imposition sur les sociétés va effectivement laisser le Royaume-Uni avec un taux très compétitif, anticipe Gemma Tetlow. Mais cette politique s’est accompagnée d’une déduction d’amortissements, qui pourra avoir pour conséquence de rendre les taux moyens d’imposition payés par les sociétés à forte intensité de capital plus onéreux que par le passé. » Cette compétitivité fiscale, à l’égard des autres économies européennes, peine néanmoins à masquer les coûts du travail élevés dans ce pays : les coûts salariaux unitaires, c’est-à-dire par tête, ont ainsi augmenté plus vite au Royaume-Uni qu’en France depuis 2000, selon des données Eurostat.

Le QE favorise les ménages

Face à une politique d’austérité clairement destinée à soutenir les entreprises, la poursuite d’une politique d’assouplissement monétaire, engagée sous le gouvernement travailliste de Gordon Brown en mars 2009, est apparue non seulement nécessaire pour insuffler de la liquidité dans l’économie britannique mais aussi pour protéger les ménages : « La politique d’assouplissement monétaire (QE, quantitative easing, NDLR) a permis de limiter le risque de crise sur la dette et d’éviter aux ménages de supporter un choc des taux d’intérêt », souligne Nathalie Dezeure. « Le QE a permis non seulement de donner un élan à la croissance économique mais aussi de réduire à ses niveaux historiquement les plus bas les ‘yields’ gouvernementaux. En revanche, il a échoué à soutenir les prêts aux entreprises », nuance Jim Leaviss, gérant obligataire pour M&G. Selon un rapport publié récemment par la Banque d’Angleterre (BoE), les prêts consentis par les banques britanniques et les sociétés de crédit immobilier aux entreprises ont baissé à hauteur de 4 milliards de livres en février, soit la baisse la plus importante depuis mars 2010. Parallèlement, les effets de la politique d’assouplissement du crédit (credit easing), annoncée lors du discours d’automne par le gouvernement britannique et destinée à prêter 20 milliards de livres aux petites entreprises dont le chiffre d’affaires reste inférieur à 50 millions de livres (58,5 millions d’euros), doivent encore se faire sentir. Les interrogations demeurent aussi sur l’hypothèse d’une poursuite du programme de QE, qui a été augmenté à 325 milliards de livres sterling en février dernier : « La taille du programme actuel signifie que la BoE détient quelque 38 % des titres britanniques, explique Nathalie Dezeure. Il n’est pas vraisemblable que la BoE devienne le seul détenteur de titres de l’Etat britannique sur le long terme, il y a donc une limite technique à son intervention. »

La décision de poursuivre ou d’arrêter le programme d’assouplissement pourrait aussi contribuer à un retour à un taux d’inflation élevé. « Lorsque la BoE devra résorber ce programme (…), trois risques pourraient apparaître et générer de l’inflation au-dessus de la cible de 2 %, écrit Marc-Antoine Collard, dans une note pour Société Générale, une perte possible de la crédibilité de la BoE, une mauvaise estimation de l’écart de production et des pressions émanant de l’autorité budgétaire pour poursuivre le QE. » Depuis deux ans et demi, la BoE a d’ailleurs constamment raté ses prévisions de maintien de l’augmentation de l’indice des prix à la consommation à 2 %, qui s’est établi en février à 3,4 % comparé à 5,2 % en septembre 2011 (voir le graphique). « Il est remarquable de constater que la BoE tolère beaucoup plus longtemps une inflation à la hausse qu’une inflation à la baisse, relève Philip Booth, économiste à la Cass Business School. Il n’en demeure pas moins vrai qu’il va falloir que cet organisme prenne le problème à bras-le-corps. »

Dans ce contexte délicat, le Royaume-Uni entend aussi maintenir sa notation triple A. « Il y a une chance sur trois pour que le Royaume-Uni perde sa notation, estime Jim Leaviss. Mais au-delà du sort de cette notation, il faut aussi s’interroger sur l’importance de ce sésame : l’exemple des Etats-Unis, qui a bien supporté cette dégradation, remet en question l’importance de cette note. » Dans l’intervalle, le Royaume-Uni n’a d’autre choix que de poursuivre une politique d’équilibriste pour éviter le pire.

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