L’analyse de... Hervé Juvin, président d’Eurogroup Institute

Un réveil stratégique ?

le 16/06/2011 L'AGEFI Hebdo

A l’occasion de la remise au Premier ministre de son premier rapport annuel, le tout nouveau CSFRS est sorti de l’ombre. Ce Comité supérieur pour la formation et la recherche stratégique a pour objet de remédier aux faiblesses de l’analyse et de la réflexion stratégique qu’ont cru déceler les responsables de la Défense et de la Sécurité. Louable propos et utile prise de conscience! Pour les professionnels de la finance, de la gestion et de l’intermédiation de marché, le projet vaut attention. Car le CSFRS annonce très explicitement son ambition ; décloisonner l’analyse, bousculer les disciplines et faire entrer la stratégie là où elle n’était pas.

Le constat s’impose : la finance est devenue l’un des moyens et l’un des objets de la stratégie. Pour le dire tout net, à travers la finance, c’est-à-dire la monnaie, le crédit, les prix des actifs, le prix du temps, il est possible de remporter des victoires aux conséquences analogues aux victoires militaires. La chute de la classe moyenne européenne et la destruction des systèmes sociaux européens ne viennent pas d’abord de causes internes ; elles viennent d’abord d’une campagne financière bien conduite, et d’autant plus résolue que la vraie défaite menaçait et menace toujours ceux qui la conduisent - les opérateurs anglo-américains.

La ruine des finances chinoises et l’éclatement du système bancaire chinois seront un équivalent, pas seulement théorique, à une défaite militaire ; certains s’y emploient efficacement, tout en préparant l’opinion occidentale aux terribles conséquences d’une explosion chinoise, en faisant du dragon de la croissance le péril jaune toujours renouvelé ! De manière symétrique, la ruine de l’insoutenable système américain de la dette publique et privée peut être l’effet d’opérations bien conduites par ceux qui ont intérêt, non à l’effondrement du dollar, mais au repli des Etats-Unis sur des problèmes intérieurs.

Que l’arme de la finance puisse être une arme de destruction massive, beaucoup le savaient déjà. Il est plus nouveau, et plus intéressant, que la réflexion porte sur la réappropriation par les peuples et par leurs représentants des opérations financières. Représentant les Etats-Unis aux Assises nationales du CSFRS organisé le 8 juin dernier, Mme Marie Louise Shelley observait que l’assurance d’être puni est un meilleur élément de dissuasion que la sévérité du châtiment, et qu’aucun des responsables bancaires et financiers de la crise des crédits subprime et désormais des foreclosures, ne dormait à ce jour en prison (à la différence de la faillite des savings and loans, qui avait entraîné à la fin des années 80 des dizaines d’interpellations et de condamnations).

Le message était clair ; ceux qui mettent en danger l’épargne, la monnaie et, au-delà, la confiance, n’ont plus droit à l’indulgence. Un intervenant faisait observer l’arrangement institutionnel efficace du capitalisme indien, autour duquel l’alliance des familles entrepreneuriales, de l’administration et de la justice élève une barrière formidablement dissuasive contre les prédateurs étrangers. Et certains autres évoquaient sans ambages la qualification américaine d’actes de guerre portée à l’encontre d’attaques sur internet, pour juger que certaines opérations de déstabilisation des monnaies, de prise de position sur les matières premières, de truquage des comptes publics ou d’aide à la défiscalisation à travers les paradis fiscaux, la City de Londres ou le Delaware, devraient tout aussi bien être qualifiées d’actes de guerre par les Nations conscientes que leur territoire virtuel, monétaire et patrimonial est tout aussi important que leur territoire physique, qu’il suppose lui aussi des frontières, des contrôles et des mots de passe.

Le temps long de la prise de conscience, de la réaction ou de l’intelligence collective n’est pas le temps des marchés, des intermédiaires et des régulateurs, pas plus qu’il n’est le temps des politiques ou des Trésors publics. Tout indique que, dans le temps long, des lignes de force évoluent, des logiques se cherchent, une capacité à agir s’ébauche. Entre les peuples, les Etats, les entreprises, et ceux qui financent l’économie et gardent la monnaie, une nouvel arrangement institutionnel est en cours.

Ce mouvement dépasse, et de loin, les tentatives de rerégulation actuelles. Il entend rendre aux sociétés humaines, aux sociétés politiques, le contrôle des activités de crédit, de financement et de gestion. Il cherche à sortir de l’anesthésie qui a rendu indolores les ravages de la privatisation du monde, de la croissance sans limites et de l’interdépendance sans contrôle. Il entend utiliser la finance, toute la finance au service d’objectifs qui sont aussi et toujours des objectifs politiques ; l’autonomie, la résilience et le progrès de peuples et de Nations conscients de ce qu’ils sont et de ce qu’ils se doivent. Il annonce, mais pour quand, la sortie d’un système qui vit de créer des bulles et de les faire exploser - de booms et de krachs. Et il se pourrait qu’il répète cette très vieille leçon ; la peur de manquer, le besoin de se battre et la volonté de survivre sont les plus sûrs moteurs du collectif, du commun et du nous.

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