L'analyse de... Jean-François Boulier, directeur général d'Aviva Investors Europe

Le retour à la normale

le 20/01/2011 L'AGEFI Hebdo

L’année 2010 aura été pleine de bonnes surprises sur le plan économique, en Asie, au Brésil et en Europe. Si les marchés financiers mettent plus longtemps que prévu à digérer leurs affres et leurs vieux démons, je parierai volontiers que leur retour à la normale est en vue. Bien sûr, l’année passée a été celle des dénis et de craintes infondées, chez les autres surtout : pour moi ça va mieux mais chez l’autre... la zone euro, les petites entreprises, les petits pays... Le concept du « new normal » est né outre-Atlantique, qu’y a-t-il donc là-dessous ?

La reprise économique se réalise de façon très classique et très saine. Les plans gouvernementaux de relance des infrastructures ont donné le résultat attendu, en offrant aux entreprises de la visibilité et en garnissant leurs carnets de commandes. En témoigne le meilleur indice de confiance pour les industriels allemands en vingt ans. Cette reprise par l’offre est, selon les spécialistes, beaucoup plus solide. En attendant, la consommation ne s’est pas beaucoup détériorée en restant honorablement positive, y compris aux Etats-Unis. Pourtant, les taux d’épargne sont très élevés, dans les pays anglo-saxons, où ils étaient tombés trop bas, et en Europe, où ils ont augmenté de quelques points pendant la crise. Si l’emploi continue à s’améliorer et si l’épargne reflue sous l’effet d’une trop faible rémunération et d’un meilleur « sentiment » des ménages, le deuxième moteur de la reprise va s’installer. Dans les pays émergents, les mesures sociales mises en place par des Etats riches et des populations aspirant légitimement à la jouissance des biens qu’elles fabriquent devraient accélérer la consommation intérieure : témoins les chiffres supérieurs à la croissance en Chine et en Amérique latine ; d’ailleurs, l’inflation ne peut naître sans un accroissement sensible de la demande. L’économie malade de 2008 s’est fait administrer la pharmacopée enseignée aux étudiants de licence, et ça marche !

Alors pourquoi « nouvelle normalité » ? Cette reprise si classique dans les pays émergents est une longue convalescence en Occident, avec de nombreux paradoxes déjà bien identifiés : la locomotive américaine est à la traîne et sa chaudière a explosé ! Comment ne pas trouver terrible la situation des cousins irlandais quand la Californie, dont l’économie est trente fois plus développée, est au bord de la banqueroute ? Fort heureusement, les entreprises ressortent solides de cette crise, nombreuses sont celles qui vont améliorer leur chiffre d’affaires et leurs profits. Elles ont changé leur dispositif de production en abandonnant les produits chauds du passé pour des projets plus réalistes, voitures électriques contre SUV par exemple. N’est-il pas sain de voir des entreprises comme Michelin vouloir construire des usines plus près des marchés automobiles de demain, même si ce n’est plus à Détroit ? Certes, le prix à payer se retrouvera dans la note d’impôts des entreprises et des ménages car l’endettement des Etats devra décroître régulièrement, ce qui ne pourra pas résulter uniquement d’une baisse des dépenses publiques.

Mais ce retour à la normale sonne parfois un peu creux. Où en sont les grandes résolutions portant sur les trop dangereuses incitations au profit à court terme ? Où en est l’occasion de relancer une économie plus sobre, plus propre et plus durable ? Comment accepter, par exemple, que les entreprises ne fournissent toujours pas de rapport annuel sur leurs initiatives en matière d’environnement et de mesures sociales et de gouvernance ? Faut-il laisser à la seule réglementation le souci d’un comportement social et éthique en particulier sur les marchés financiers ? Si les Etats et les institutions sortent affaiblis de ces turbulences, les entreprises doivent prendre le relais sans tarder. La présence plus nombreuse de femmes dans les conseils et à la marche des affaires est, augurons-le, un signe positif.

Il reste que les marchés financiers n’ont pas encore vraiment pris conscience de cette « nouvelle normalité », notamment en Europe avec des taux trop bas et des spéculateurs qui poussent les autorités monétaires à fournir encore plus de liquidités alors qu’il serait temps de revenir à la normale. Qui veut encore croire qu’il obtiendra une rentabilité réelle nette de frais positive en détenant pendant les dix prochaines années des obligations allemandes ? Quant aux Bourses, elles auront connu une année honorable alors que les entreprises affichent des hausses de profits supérieurs de 20 points aux attentes du début d’année... Je ne crois pas que le retour à la normale soit tout à fait achevé. Bonne année 2011.

A lire aussi