L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute*

Rentrée littéraire

le 21/11/2013 L'AGEFI Hebdo

Démondialisation, vue par François Lenglet, retour des Etats ou de l’identité française, suivie par Pierre Nora, séparation des blocs géopolitiques… sous des titres divers et avec des ambitions variées, la rentrée des essais 2013 témoigne de l’importance, voire de la violence, des changements en cours, et de la radicale nouveauté d’une situation à laquelle les acteurs de l’économie sont déjà confrontés, sans en voir toutes les conséquences.

Premier élément : le privilège du dollar est désormais analysé, compris, reconnu, partout dans le monde. La nouveauté n’est pas qu’il se manifeste ; la nouveauté est que sa compréhension exclut toute indulgence. Ce qui revient à dire que la fin du privilège du dollar n’est qu’une question de temps – ou de guerre. Question de temps : la progression annoncée, attendue, des nouveaux pays de marché, qui passent du statut de pays sous assistance à celui de pays chargés d’assister des économies occidentales malades, ne laisse aucun doute sur la fin de l’histoire. Les Etats-Unis, et d’autres pays occidentaux derrière eux, seront confrontés au poids de leurs dettes. Faut-il en sourire ? Le club de Pékin ne sera pas aussi généreux que le club de Paris. Et question de guerre : l’histoire enseigne que les armes du crédit et de la dette précèdent la mise en esclavage, le rapt, la mort quelquefois. Et tout enseigne que la situation géopolitique va devenir d’autant plus tendue que les pays les plus endettés étant aussi les plus dominants militairement, ils seront de plus en plus tentés de faire valoir la seule arme qui leur restera pour éviter la faillite – pour ne pas payer leurs créanciers.

Second élément : à l’inverse de tout ce qui était annoncé, le rappel à l’ordre géopolitique est violent. Si l’on appelle géopolitique les tendances de long et très long terme des peuples, ce n’est pas le retour vers des éléments jugés archaïques qui frappe, c’est le progrès vers des identités, du sens, des valeurs jugées porteuses d’unité d’action et de capacité à agir entre soi et pour soi. Il est amusant de voir le marketing des gérants de capitaux en mal d’idées nouvelles au sujet de l’Afrique, quand tout suggère que la sortie des frontières tracées par les puissances coloniales est à l’ordre du jour, et qu’elle annonce un demi-siècle de réajustements politiques en Afrique qui seront la condition d’un développement sain et durable ! Afrique : prière de revenir dans trente ans ! Il est plus intéressant d’observer comment l’idéalisme béat de l’Union européenne concernant la concurrence, le libre échange, l’ouverture des frontières, etc., est battu en brèche, en premier lieu dans les domaines financiers et bancaires. Les banques, les sociétés européennes qui ne respectent pas les diktats des Etats-Unis et de leurs alliés en savent quelque chose !

Troisième élément, s’il convient de reconnaître des mouvements contradictoires, à la fois poursuite de la mondialisation et démondialisation, le retour des Etats ne fait pas de doute. Sans doute, ils n’étaient jamais partis. Sans doute, la loi du marché et le recours aux experts étaient les moyens subtils d’une économie du pouvoir qui n’est plus de mise. Mais le retour des Etats dans tous les domaines, du combat des normes à celui des ratios, de celui des règles comptables à celui des agences de notation, est partout. L’idéalisme voulait que les règles universelles procèdent du génie humain, non de l’intérêt de quelques-uns ; nous avons payé cher pour abandonner ces illusions. Ouverts ou feutrés, les combats d’influence qui traversent toutes les commissions, toutes les institutions internationales chargées d’élaborer des normes, des seuils, des critères, et ces conventions qui déterminent l’action humaine, expriment le grand retour de l’intérêt national, de la raison d’Etat, et des jeux de puissance. Ils révèlent aussi que le prétendu pouvoir de marché, que l’insolente primauté de la finance et de la banque, n’étaient qu’illusions et paresse de l’esprit ; quand les ressources de l’Etat profond, l’Etat sécuritaire, l’Etat identitaire, se mettent en branle, les intérêts économiques et financiers ne sont qu’une des modalités du jeu. Les taux d’intérêt, les parités monétaires, les valeurs d’actifs, la masse de monnaie en circulation elle-même, ne sont que des armes au service d’une guerre qui ne dit pas son nom et qu’une anesthésie générale nous a empêchés de reconnaître comme telles. Cette guerre pour la puissance, pour la suprématie mondiale, ou pour l’autonomie nationale, écrit un nouvel épisode ; ses figurants, marchés, normes, institutions, sociétés financières, doivent apprendre leur rôle, et ne pas se rêver en jeunes premiers, ni en vedette américaine ! 

*Dernière publication : « La Grande séparation – pour une écologie des civilisations », Gallimard, novembre 2013.

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