L'analyse de... Philippe d'Arvisenet, directeur des études économiques de BNP Paribas

Réformes, appétit et contraintes

le 12/04/2012 L'AGEFI Hebdo

Comme toute crise, celle de la dette souveraine en Europe ouvre des opportunités et conduit à tirer des leçons pour l’avenir. C’est le cas bien évidemment dans les domaines de la politique budgétaire, de la compétitivité et des déséquilibres macroéconomiques, comme en témoigne le récent accord pour l’euro avec son dispositif de surveillance et de sanctions, une gouvernance rénovée appelée à devenir plus crédible. La crise a conduit aussi à accélérer la mise en œuvre de réformes structurelles, visant à améliorer le fonctionnement du marché du travail et à limiter les rigidités qui entravent les marchés des biens et services.

La mise en œuvre de ces réformes se heurte non seulement à des opinions publiques qui affichent parfois une certaine méfiance vis-à-vis des mécanismes du marché mais aussi au fait qu’elle intervient au plus mauvais moment. La conjoncture est pour le moins défavorable dans un contexte de consolidation budgétaire ôtant toute marge de manœuvre pour accompagner les réformes et en alléger les coûts. Le risque de relâchement ne doit pas être négligé, à l’image de ce que l’on a pu constater sur le plan budgétaire dans les années 2000, après les efforts consentis avec la mise en place de l’Union monétaire. Pour autant, l’expérience montre que les réformes interviennent généralement en période de crise. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dans un examen de la mise en œuvre de mesures touchant à l’emploi et aux salaires, montre que celles-ci ne sont conduites agressivement que dans des périodes de crise (caractérisées par un output gap négatif d’au moins 4 points).

Le bon fonctionnement d’un marché peut se trouver contrarié par différents obstacles : situations monopolistiques, exigences en matière de localisation, limites au nombre de prestataires ou aux gammes de prestations offertes par un producteur donné…

L’élimination des rigidités sur les marchés de biens et services génère des gains qui résultent du jeu de plusieurs types de mécanismes : convergence des prix vers ceux pratiqués par les prestataires les plus efficaces - alors que d’importants écarts subsistent sur ce point entre les pays européens -, productivité tendancielle des services bien plus faible que celle constatée, par exemple, aux Etats-Unis, économies d’échelle, etc.

Les analyses menées de façon récurrente par l’OCDE sur l’incidence du poids de la réglementation aboutissent à un constat négatif. Sur la base d’indicateurs du poids de la réglementation tels le contrôle exercé par les Etats, les barrières à l’activité, les barrières réglementaires au commerce et à l’investissement, les procédures discriminatoires…, les travaux de l’OCDE montrent que le potentiel de progrès reste considérable, le fardeau de la réglementation restant nettement plus lourd dans les pays du continent européen que dans les pays anglo-saxons. Cela vaut pour les services tant aux particuliers qu’aux entreprises dont ils constituent une part importante des consommations intermédiaires. Plus encore, le degré de réglementation sur le marché des biens et services n’est pas neutre quant au fonctionnement du marché du travail. Au-delà des rigidités qui affectent ce dernier, le poids de la réglementation sur les biens et services exerce un effet négatif sur le taux d’emploi. Ainsi les réformes des marchés du travail et des biens apparaissent-elles complémentaires. La pression de la concurrence s’accompagne d’une réactivité plus forte de la demande de travail au coût salarial. Un allègement de ce dernier exclusivement capté sous forme de marges et sans bénéfice pour la consommation finale ne soutiendrait pas la demande de travail. Les rigidités des deux marchés allant de pair, l’effet des réformes sur celui du travail se trouve « potentialisé » par la mise en œuvre de réformes sur celui des biens. Le coût des réformes se matérialise rapidement et se concentre sur des groupes bien identifiés, naturellement enclins à s’y opposer.

A l’inverse, les avantages sont méconnus, répartis sur de larges groupes de la population, d’où leur faible incitation à les soutenir, d’autant qu’il faut compter avec les comportements de passager clandestin. Comme en matière de consolidation budgétaire, les réformes ne sont bien souvent adoptées qu’à l’issue de guerres d’usure qui n’aboutissent que lorsqu’une des parties jette l’éponge. Les avantages des réformes ne se concrétisent ainsi qu’à l’issue de délais qui dépassent les échéances électorales, d’où un biais pour le statu quo. L’engagement de réformes dans un domaine donné apparaît cependant facilité par la mise en œuvre de réformes réussies dans d’autres domaines. Sans doute convient-il d’y voir un effet d’apprentissage inhérent à la prise de conscience des effets positifs des réformes antérieures. De ce caractère complémentaire des réformes découle une dynamique vertueuse que nos gouvernants doivent s’attacher à entretenir une fois celle-ci enclenchée.

A lire aussi