Rencontre avec... l'amiral Emmanuel Desclèves, conseiller Défense du président de DCNS

« Le récent développement des économies asiatiques est une histoire littorale »

le 25/07/2013 L'AGEFI Hebdo

Quelles sont les principales routes maritimes commerciales à l’heure actuelle ?

Depuis la nuit des temps, les routes maritimes ont constitué le principal lien entre les différents pôles de civilisation et de peuplement humain. Les premiers réseaux ont été mis en place par les Peuples de la mer, à partir du sud-est asiatique. Puis sont venues les routes reliant le Proche-Orient (Mésopotamie et Egypte) et les pôles de civilisation malaise et indienne. Le contrôle de ces réseaux a été progressivement repris par les Portugais sur la route de l’Est (route des Indes Orientales), puis les Espagnols vers l’Ouest et le Pacifique. Magellan boucle ainsi le tour du monde, reliant l’Europe aux Iles des Epices. En desservant plus des deux tiers de la population mondiale, la route maritime des Indes orientales, la plus ancienne, reste la première des voies de communication en termes de tonnage comme de valeur transportée. La croissance des populations qu’elle approvisionne et l’élévation générale des niveaux de vie laissent même augurer la poursuite de son intensification. Le récent développement des économies asiatiques est aussi une histoire littorale, qui se joue en grande partie dans cette mer de Chine méridionale, véritable Méditerranée asiatique qui relie la plupart de ces pays entre eux. La gestion intégrée de leurs réseaux portuaires, commerciaux, industriels, énergétiques, logistiques et financiers est d’une efficacité remarquable. Outre les principales routes Est-Ouest puis Nord-Sud, de nouvelles routes maritimes Sud-Sud sont également en forte expansion, voies désormais privilégiées des échanges entre le Brésil, l’Amérique latine, l’Afrique du Sud, l’Asie et l’Australie.

Les connexions maritimes entre l’Amérique du Sud et l’Afrique sont-elles suffisamment développées ?

Pour desservir ces continents, il existe surtout des routes Nord-Sud mais peu de liaisons directes Afrique-Amérique du Sud. Les ports africains notamment sont desservis par des navires de relativement petite taille. Il manque sans doute un « hub », comme Malte en Méditerranée, permettant la redistribution par voie maritime des marchandises venant par exemple du Brésil ou de Chine par gros porteurs. L’archipel de Sao Tomé serait un emplacement idéal. La création d’un port de grande capacité dans cette ancienne île portugaise pourrait utilement faire l’objet d’un projet européen. A défaut, d’autres acteurs s’y intéresseront.

L’élargissement du canal de Panama va-t-il profondément modifier la donne ?

Je ne le pense pas mais force est de constater qu’à l’heure actuelle, le canal est saturé. Les investissements réalisés permettront aux armateurs de réaliser des économies d’échelle car des navires beaucoup plus gros pourront le franchir : 12.000 boîtes à comparer aux 5.000 d’aujourd’hui. Il se peut que disparaissent alors les petits hubs destinés au déchargement des grands navires arrivant de Los Angeles/Long Beach afin de redistribuer la marchandise sur des navires plus petits capables de franchir Panama.

Les investissements portuaires des pays du Golfe vous paraissent-ils surdimensionnés ?

Certains pays du Golfe ont très bien compris l’importance géo-économique du maritime. Dubaï par exemple est un grand investisseur en la matière et ne se contente pas de miser sur son territoire. Le Golfe est naturellement un lieu privilégié pour le pétrole et le gaz, mais aussi pour les conteneurs. Dubaï se présente aujourd’hui comme une place maritime de premier plan mondial et aussi un véritable hub qui relie le Moyen-Orient à l’Europe et l’Extrême-Orient, via ces routes maritimes millénaires. Il faut désormais y ajouter les aéroports pour les passagers et un peu de fret. On comprend ainsi l’étonnante harmonie des mélanges de populations des rives de l’océan Indien et du Golfe Persique, habituées à commercer, naviguer et travailler ensemble sur mer comme dans les ports, depuis au moins cinq mille ans. Dubaï est l’une des places où se perçoit le mieux ce mariage étonnant de races, religions et cultures si différentes, qui conservent leurs identités propres au sein de cette population commerçante naturellement cosmopolite et multireligieuse. Une bonne image de cette mondialisation historiquement maritime.

A lire aussi