L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

De quoi la banque est-elle le nom ?

le 17/01/2013 L'AGEFI Hebdo

Les conditions d’exercice du métier bancaire et de ses dérivés se transforment. Certains parlent de révolution là où d’autres ne voient qu’évolutions et adaptations. Peu importe. Vue d’Europe, la répression financière a et aura des répercussions significatives non seulement sur la rentabilité, mais aussi et peut-être surtout sur le périmètre d’activités et sur la présence géographique des banques. Vente, fermeture, réduction d’effectifs et clôture d’agences, c’est peu de dire que toutes les banques européennes font un retour sur leur marché domestique et que le concept de banque européenne n’a jamais paru aussi hors de portée qu’au moment où le régulateur bancaire européen semble se mettre en place. Vue d’ailleurs, la scène est bien différente. Au moment où l’Inde se prépare à adopter une loi libéralisant l’exercice de la profession bancaire, loi dont la première conséquence serait d’autoriser les mastodontes familiaux indiens comme Tata, Mittal, Birla et compagnie à détenir des banques, ce qui leur était à ce jour interdit, la concurrence réglementaire apparaît battre son plein. Y a-t-il une autre lecture des atermoiements répétés, puis de l’abandon effectif, qui caractérisent l’attitude américaine à l’égard des exigences de Bâle III, de la séparation des métiers et, plus généralement, de la réduction de la place de la finance dans l’économie ?

La lecture s’impose et conduit à des réflexions trop peu développées et sans doute impertinentes sur l’entreprise bancaire. C’est un fait : au cours des trente dernières années, un mouvement général de privatisation a fait des banques des entreprises, avec des actionnaires, avec un coût du capital, avec des exigences de rentabilité et, avant tout, l’exigence de satisfaire des clients. Il est permis de sourire de la banalité du propos mais voici seulement vingt ans, les notions de coût du capital, d’exigence de rentabilité, de ROE et de ROI étaient encore nouvelles, et parfois indécentes, dans nombre de réseaux français ou européens de banques ! Faut-il pour autant, comme beaucoup l’ont fait, considérer que la banque est une entreprise comme les autres ? Beaucoup l’ont fait, arguant d’un statut d’entreprise de plus en plus proche du statut commun, d’une généralisation de la cotation en Bourse puissamment génératrice de conformité. Ajoutons-y une banalisation croissante des prestations fournies, ouvrant la porte à la non-banque banque comme à la banque non banque, des banques offrant des produits et services à caractère non bancaire tandis que des entreprises non bancaires venaient développer des offres de type bancaire, voire purement et simplement du crédit.

Le temps est venu de revisiter ces considérations et de tirer quelques conséquences d’un phénomène manifeste ; non seulement la banque reste dans la main des Etats, mais elle y est bien, et de plus en plus. L’énormité des sanctions appliquées par les autorités américaines aux banques, généralement non américaines, qui ont aidé des citoyens américains à frauder le fisc - à dissimuler des capitaux - est nouvelle et n’a pas seulement valeur symbolique. La situation qui a conduit la plus ancienne banque privée suisse à fermer ses portes, après plus de trois siècles de services discrets, éminents et appréciés, obéit à un choix politique. Aucune banque, dans le monde, ne doit plus pouvoir aller contre une loi américaine ou contre les intérêts nationaux américains.

L’Amérique fait école. Chacun savait déjà, ou pouvait se douter, que les grands discours stratégiques de la banque de détail se résumaient à un exercice opérationnel simple : comment placer le plus vite et au plus grand nombre de clients possibles des produits entièrement conçus, définis et packagés par la direction du Trésor ? Des PEA aux prêts habitats et des PEE aux Perp ou autres Perco, la banque est le service de distribution de Bercy. « Et alors ? », diront certains. Et alors, la médaille a son revers. C’est que la banque est aussi et devient plus encore un agent du fisc. La multiplication, à certains égards surréaliste, des prélèvements fiscaux, qui aboutit à faire payer l’impôt à des sommes ayant déjà payé l’impôt, et bientôt à faire payer l’impôt sur l’impôt lui-même, la dérive de la lutte contre le blanchiment qui transforme la relation client-fournisseur en relation suspect-indicateur de police, impose à la banque un rôle de délation sans cesse étendu, renforcé et contraint. Que signifie le mot de liberté d’entreprendre, quand la régulation entreprend de commander dans toutes ses composantes le risque, l’ambition et le projet ? Avec nostalgie, un ancien dirigeant d’une banque encore nationale, dans les années 80, affirmait avoir été plus libre de ses choix et de ses offres qu’il ne le serait aujourd’hui à la tête de la même banque privatisée. La nostalgie vaut avertissement, la posture institutionnelle de la banque et la relation avec ses « clients » ne peuvent pas sortir indemnes d’une transformation qui la réduit au rôle d’un agent de l’Etat, du fisc ou du nouvel ordre mondial. 

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