L'analyse de... Philippe Ithurbide, responsable de la recherche, analyse et stratégie d'Amundi

Quand (la petite) Chypre menace de faire tomber l'Europe

le 04/04/2013 L'AGEFI Hebdo

A tout observateur ou investisseur, l’Europe ne cesse de donner des messages de mauvaise santé : mauvaise santé économique tant la récession ou faible croissance semble s’être installée pour quelques années encore, l’austérité budgétaire et fiscale et le

deleveraging des banques en cours en étant les principaux responsables ; mauvaise santé financière car pas une semaine ne passe sans nouvelles peu rassurantes sur les finances publiques, la dette, la fiscalité, la solvabilité… ; et mauvaise santé politique enfin : depuis le début de la crise de la dette et la gestion de la restructuration de la dette grecque, les Européens ont certes montré de réels talents dans l’identification et la mise en place de solutions (efficaces), mais à chaque fois, à chaque nouvelle difficulté, l’Europe donne l’impression de repartir à zéro ou de perdre du temps. La gestion de la crise chypriote n’a pas fait exception.

Il faut bien admettre que les difficultés de Chypre ne sont pas nouvelles. Tout a vraiment commencé en juin 2012, quelques jours à peine avant que la petite île ne prenne la responsabilité de présider - pour six mois, et dans le cadre de la direction tournante - aux destinées de l’Europe. C’est en effet à ce moment-là que le gouvernement chypriote a demandé de l’aide à l’Union européenne, ses banques étant en situation délicate suite à la restructuration de la dette grecque. Les pertes pour les banques se montant à plus de 4 milliards d’euros, soit près de 25 % du PIB, la nécessaire recapitalisation (2 milliards) et le refinancement des engagements pour 2013 (2,5 milliards) ne permettaient pas à Chypre de s’en sortir seule. Double jeu ou pas, le fait est que les dirigeants européens ont mal vécu le comportement chypriote consistant à demander de l’aide à l’Union tout en négociant des prêts bilatéraux avec la Russie. Au total, le package en cours de constitution de 10 milliards a disparu des plans européens. Lors de la visite de la Troïka à Nicosie, les Européens avaient mis aussi l’accent sur le train de vie excessif de Chypre, recommandé des coupes franches dans les dépenses publiques, notamment dans les émoluments des fonctionnaires et dans les avantages sociaux.

La deuxième raison justifiant le pas en arrière de l’Europe, c’est bien évidemment le poids des citoyens russes dans l’économie chypriote. Sur les 70 milliards de dépôts bancaires (350 % du PIB), les Russes représentent plus de 30 %, soit plus de 100 % du PIB. Il n’en fallait pas plus pour que toute aide européenne aux banques chypriotes ne soit perçue comme une aide à une certaine oligarchie russe. C’est à ce moment-là qu’ont refait surface les débats sur la position de Chypre, accusé d’être un paradis fiscal, de faire du blanchiment d’argent… Pourtant, Chypre n’est ni sur la liste noire, ni sur la liste grise du Gafi*, et l’OCDE* met ce pays sur le même plan que le Canada, les Etats-Unis, la France, l’Allemagne... Etonnant. Fin 2012, les Européens demandent à Chypre de préparer un plan de restructuration de son système bancaire hypertrophié... et quelques semaines plus tard, l’Allemagne, par la voix de son ministre des Finances Wolfgang Schäuble, considère qu’un plan d’aide n’est pas requis compte tenu du caractère non systémique de Chypre… C’est la troisième raison des atermoiements européens. Ce point de vue a plus tard été contesté par Klaus Regling, le patron du Mécanisme de stabilité européen, qui pour sa part a clairement mis en avant le risque systémique attaché à Chypre. Entre-temps, la Russie avait refusé d’aider - seule - Chypre, d’où la situation de blocage et la dégradation de la perception des marchés financiers. In fine, avec le support d’un nouveau gouvernement chypriote, c’est bien l’Union européenne qui, avec l’aide du Fonds monétaire international, a mis en place un plan de redressement de ce pays.

On ne prétend pas que le soutien à un pays en difficulté puisse être réglé en quelques jours, mais cette chronologie n’est pas sans rappeler le cas de la Grèce : considérée au départ comme un petit pays, au train de vie excessif, ce qui devait être un risque spécifique est rapidement devenu un risque systémique, avec la contagion que l’on a connue. La Grèce représentait moins de 3 % du PIB de la zone euro, et Chypre pas plus de 0,2 %, et pourtant ce sont bien ces deux « petits » pays qui ont fait trembler l’Europe sur ses bases… Les institutions européennes ne sont toujours pas formatées pour régler rapidement et en profondeur les chocs endogènes (internes à la zone euro), qu’ils soient symétriques ou pas (c’est-à-dire qu’ils affectent de la même façon ou pas les pays de la zone). C’est bien ce qui est le plus inquiétant dans les épisodes grec et chypriote.

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