Quand les gérants demandent des comptes

le 10/03/2011 L'AGEFI Hebdo

L’engagement actionnarial s’impose peu à peu chez les gestionnaires de portefeuilles. L’approche française reste cependant discrète.

La demi-mesure et le consensus mou sont, chez certains gestionnaires, balayés d’un revers de la main. Début février, n’hésitant pas à procéder à un activisme actionnarial vigoureux, le gérant alternatif américain Elliot Associates, principal actionnaire de la société biopharmaceutique suisse Actelion (6 % du capital), a purement et simplement réclamé auprès du conseil d’administration le départ du président Robert Cawthorn et de son directeur général Jean-Paul Clozel. Pour le hedge fund, la direction se révèle incapable de réagir face aux rumeurs d’offre d’achat sur leur entreprise, alors que le cours de Bourse pourrait être deux fois plus élevé. « Cela ne nous laisse pas d’autre choix que de clamer publiquement notre inquiétude », indiquait l’actionnaire au Financial Times.

Si, sur les marchés anglo-saxons, l’activisme ou l’engagement actionnarial est un exercice de style auquel se livrent les gestionnaires d’actifs depuis bien longtemps, les sociétés de gestion françaises étaient jusque-là relativement étrangères à la démarche. D’après l’enquête européenne Eurosif, à fin 2009, alors que le Royaume-Uni comptabilisait 830,1 milliards d’euros d’encours soumis à une approche d’engagement et les Pays-Bas 307,5 milliards, ce chiffre tombait à 6,1 milliards en France.

Cependant, Dominique Blanc, responsable de la recherche ISR (investissement socialement responsable) chez Novethic, qui vient de faire paraître une étude sur le sujet (Engagement actionnarial, une approche ISR prometteuse), indique que « désormais, les maisons de gestion que nous sollicitons manifestent un vrai intérêt face à cette démarche. Elle est bien souvent encouragée par des investisseurs étrangers et notamment des fonds de pension, qui les interrogent sur leur action face aux sociétés dans lesquelles elles investissent ».

Cette pratique consiste pour un investisseur ou un actionnaire à exiger des entreprises dans lesquelles il investit d’améliorer leurs comportements en matière d’enjeux ESG (environnement, social, gouvernance). La démarche est plus ou moins structurée et passe avant tout par un dialogue direct avec les sociétés. Si l’amélioration de la situation se fait trop attendre, le gestionnaire peut activer différents leviers, dont son droit de vote en assemblée générale (AG). « En France, la pratique des droits de vote en AG par les sociétés de gestion au titre des valeurs détenues dans les portefeuilles de leurs OPCVM est obligatoire depuis le 12 avril 2007 (Code monétaire et financier), poursuit Dominique Blanc. Quant elles n’exercent pas ce droit, elles doivent expliquer pourquoi. » Pour les aider dans leur vote, l’AFG (Association française de la gestion financière) communique sur son site internet des programmes de veille et de recommandations librement consultables.

Dialogue

Mais avant toute action musclée, le point de départ de cette pratique s’inscrit tout d’abord dans un dialogue construit avec l’entreprise. Dès lors qu’une anomalie ou une zone de risque est déterminée, le gestionnaire sollicite un rendez-vous. « Outre les habituels entretiens avec les directeurs financiers ou autres dirigeants que nous menons afin d’obtenir les informations financières, nous élargissons nos face-à-face à d’autres interlocuteurs tels que le directeur du développement durable, le directeur de la sécurité, le directeur des ressources humaines… », énumère Bénédicte Bazi, gérante de CCR Actions Engagement Durable, fonds de CCR AM, créé en 2009. Pour établir cette zone de risque, une cartographie du portefeuille est réalisée selon les piliers ESG. L’an dernier, le pilier « Environnement » s’est attaché à jauger l’observance par les sociétés des objectifs de REACH (protection de la santé humaine et de l’environnement contre les risques de produits chimiques, promotion de méthodes d’essai alternatives, libre circulation des substances au sein du marché intérieur...). Côté « gouvernance », Bénédicte Bazi s’est concentrée sur la diversité dans les conseils d’administration et, pour l’aspect « Social », sur les relations entreprise/fournisseurs et sous-traitants. « Sauf problème de gouvernance rédhibitoire, nous n’excluons pas de facto une entreprise dans laquelle le portefeuille est investi, poursuit-elle. Nous nous efforçons de nourrir un dialogue approfondi avec elle. Ainsi, nous avons noté des insuffisances d’ordre social ces dernières années chez Alcatel, notamment lors de sa restructuration. Après avoir pointé ces insuffisances, nous attendons de cette entreprise qu’elle les prenne en charge. » Les résultats concrets ne seront effectifs que dans quelques années, mais d’ici là, le gestionnaire suivra régulièrement l’entreprise. Par ailleurs, CCR AM n’hésite pas à recourir au levier public, puisqu’« un ‘reporting’ trimestriel détaillé est mis à disposition sur notre site internet et identifie nominativement pour chaque entreprise les axes d’amélioration et la teneur de nos entretiens », souligne-t-elle. De plus, la participation aux AG et l’exercice des droits de vote sont des actes considérés comme engagés. « Et nous n’hésitons pas à nous joindre à d’autres ‘asset managers’ afin que soit défendue une idée en AG et à sensibiliser la direction d’une entreprise à ses points d’amélioration. »

D’autres ont opté pour une plus grande confidentialité. Edmond de Rothschild Asset Management (Edram) a souhaité également aller plus loin dans la gestion de son fonds de droit français Tricolore Rendement en le passant au tamis de l’analyse ESG. Les entreprises les moins biens notées sont contactées et une rencontre établie. « Ce fonds est exposé aux valeurs françaises ce qui nous permet de dialoguer très facilement avec les sociétés, explique Manuel Domeon, responsable de la gestion ISR. Cependant, notre but est non pas de procéder à un activisme militant mais d’engager un dialogue constructif en identifiant les facteurs d’amélioration afin de créer de la valeur. » Le levier public n’est volontairement pas activé, « afin de permettre ce dialogue, souligne Pierre Nebout, gérant du fonds. L’idée n’est pas de pointer du doigt les mauvais élèves, mais de voir la note ESG s’améliorer dans le temps, ce qui serait l’aboutissement de notre action d’engagement. »

Le gérant avoue sans détour que l’objet de cette démarche est également d’assurer que l’investissement réalisé ait un retour satisfaisant et que, pour ce faire, les impacts environnementaux, sociaux et de gouvernance doivent être parfaitement appréhendés pour ne pas s’exposer à un risque de réputation, susceptible de faire chuter les cours boursiers. Néanmoins, en cas de blocage pur et simple de la société (refus de recevoir le gérant…), ou si le risque identifié ne permettait pas d’espérer une réelle amélioration, Pierre Nebout s’autorise à sortir la valeur de son portefeuille. « Cela a été le cas l’an dernier, rappelle-t-il. Nous avons vendu Téléperformance, car si sa restructuration avait du sens, son business reposait sur un environnement social difficile à justifier, exposant au final l’entreprise à un risque de réputation. »

Maîtrise des risques

Si, dans d’autres structures de taille importante telles qu’Axa IM ou encore Aviva Investors, l’engagement, porté par l’équipe de recherche extra-financière, est une réalité, la petite société de gestion PhiTrust Active Investors est sans conteste celle dont l’action d’engagement est la plus mature. Outre les rencontres, les participations aux assemblées générales, l’exercice du droit de vote, PhiTrust est la seule maison de gestion française à avoir déposé des résolutions en AG des sociétés du CAC 40 au cours des huit dernières années. « Sur les 24 résolutions déposées, deux ont été votées et un bon nombre ont permis d’adresser un signal à destination des conseils d’administration », relève Denis Branche, associé et directeur général délégué. Jusqu’à présent, ses résolutions portaient toutes sur des problèmes de gouvernance (rémunération des dirigeants, indépendance des conseils d’administration…), mais le gestionnaire vient de lancer un projet de résolution environnementale, la première de ce type en France, à l’assemblée de Total. L’objectif ? « Renforcer le niveau d’information donné aux actionnaires sur les risques environnementaux et sociaux du pétrolier quant à ses projets d’exploitation de sables bitumineux », détaille-t-il. Mais ces actions nécessitent d’importantes ressources et une organisation que toutes les structures n’ont pas. Parce que PhiTrust considère être toujours sur « une ligne de crête » face aux nombreuses contraintes qui accompagnent un dépôt de résolution, un directeur juridique a été embauché. Et Novethic, qui par ailleurs a lancé un label « engagement » pour encourager la démarche, le souligne bien : cette pratique suppose des ressources importantes et sa mesure de résultat reste difficile à évaluer. Cependant, si la méthode « best in class », largement répandue en France, ne parvient pas à modifier le comportement des entreprises, un biais « engagement » pourrait compléter cette philosophie.

A lire aussi