Le Qatar prend goût à l’endettement

le 30/01/2014 L'AGEFI Hebdo

La dette grandit dans les secteurs public et privé. Elle finance des investissements colossaux destinés à diversifier l’économie.

Le Qatar a programmé 150 milliards de dollars d’investissements publics entre 2011 et 2016. Photo : Edwige Murguet

Les lendemains d’un recours systématique à l’endettement afin de financer des projets surdimensionnés, dont le retour sur investissement est aléatoire, sont souvent difficiles. Même si cette pratique part d’une bonne intention : diversifier l’économie pour assurer la pérennité de son développement. Dubaï l’a appris à ses dépens en 2009 et en a tiré quelques leçons. Est-ce le cas de ses voisins du Golfe, soucieux de modifier la structure économique de leur pays en prévision de la moindre rentabilité et de l’épuisement de leurs réserves d’hydrocarbures ?

Selon les indicateurs macroéconomiques publiés dans la région, la plupart des transformations à l’œuvre paraissent sous contrôle (en Arabie Saoudite notamment). Au Qatar toutefois, l’accélération récente de sa dynamique d’endettement combinée à des programmes d’investissements très ambitieux commencent à susciter des interrogations.

Pour l’heure, les projets planifiés soutiennent la croissance. Qatar National Bank (QNB) Group s’attend à ce que la croissance réelle du PIB atteigne 6,8 % en 2014 (de 6,2 % au troisième trimestre 2013 en glissement annuel), « tandis que la population croissante stimule la demande intérieure et que la réalisation des grands projets d’infrastructure s’accélère. Le projet immobilier de la ville nouvelle Lusail, le nouveau port de Doha, le nouvel aéroport Hamad International ou le projet de ligne de métro à Doha, soutiendront l’activité », insiste la banque de Doha.

Préparant la Coupe du monde de football de 2022, le Qatar prévoit de dépenser près de 100 milliards de dollars en infrastructures. Durant la période 2011-2016, 150 milliards de dollars d’investissements publics sont programmés, précise BNP Paribas. La direction générale du Trésor français calcule que le taux d’investissement global du pays est supérieur à 25 % du PIB, dont 4 % pour Qatar Petroleum, de 10 % à 12 % pour les investissements privés ou d’autres entreprises publiques, et de 9 % à 10 % pour les investissements publics. C’est un euphémisme de dire que la politique budgétaire expansionniste du pays est centrée sur les investissements… Le Trésor français estime que l’augmentation de la dépense publique qatarie qui en découle se traduit par une progression du prix d’équilibre budgétaire du baril de 40 dollars le baril (l’un des plus faibles de la région) à 68 dollars en 2013. La dette totale du gouvernement est passée de 9,5 % à 37 % du PIB entre 2008 et fin 2012, selon BNP Paribas.

Les banques conciliantes

Le Trésor français souligne que « l’exposition des banques commerciales au secteur public a augmenté dans des proportions plus que significatives, ce qui mérite une attention particulière ». Le financement des investissements par endettement, qui était jusqu’à présent surtout réalisé auprès des banques étrangères (américaines, britanniques, japonaises et de plus en plus auprès de celles du Golfe ; lire aussi l'entretien), concerne aussi le secteur bancaire local. En 2013, les encours de crédit se sont accrus de 13,3 %, tirés par des augmentations de 10,1 % des prêts au secteur public et de 16,8 % des prêts au secteur privé, selon la Banque centrale du Qatar. Le recours au crédit est devenu pratique courante. Le journal The Peninsula raconte qu’un nombre important de Qataris ont souscrit des prêts bancaires afin de participer à l’introduction en Bourse récente de Mesaieed Petrochemical Holding Company (MPHC), filiale de Qatar Petroleum : « Les banques ont accordé des prêts avec des conditions allégées à un grand nombre de personnes afin de les aider à participer à la cotation de MPHC. Elles ne devraient facturer des intérêts que sur le montant emprunté correspondant à la quantité d’actions obtenues à la suite du placement. Les banques auraient également décidé d’allonger la durée de remboursement des ces prêts, de trente jours à six mois. »

Pascal Devaux, économiste de BNP Paribas, remarque que « la position extérieure nette des banques est négative depuis 2009 (7 % du PIB à fin septembre 2013) ». Ce phénomène s’explique par la forte croissance du crédit domestique qui dépasse celle des dépôts, ces derniers demeurant la principale source de financement des banques locales. « Le secteur bancaire qatari s’est beaucoup développé au cours de ces dernières années, mais sa diversification encore limitée doit se poursuivre », observe l’économiste. Même si son déploiement passe aussi par plus d’endettement.

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