L'analyse de... Hervé Juvin, président d’Eurogroup Institute

Propos de confiance

le 03/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Donner confiance, retrouver la confiance, mériter la confiance… Les études convergent pour établir la gravité de la perte de confiance subie par les établissements bancaires et, plus généralement, par les intermédiaires financiers. Le constat supporte peu d’exceptions. L’heure est donc au rétablissement de la confiance. Tous s’y emploient, les régulateurs en premier, avec des méthodes, des approches et des messages divers, avec des résultats pour le moment incertains, avec un sentiment croissant de découragement des dirigeants : « Quoi que nous fassions, nous sommes inaudibles ». Sans doute. Sans doute aussi vaudrait-il mieux réfléchir à ce qui crée la confiance, à ce qui va la créer dans le monde transformé par la crise où nous entrons. Le renforcement des procédures, le progrès exigé de l’information, les ratios surtout de capital, de liquidité et de risque sont mis en œuvre dans toute l’Union européenne, avec des résultats décevants, pour ne pas dire nuls. Ce n’est pas qu’ils ne sont pas de grandes conséquences. C’est qu’ils ne traitent pas le problème sur le fond. C’est que la question n’est pas de faire autrement la même chose, la question est de faire autre chose, et peu importe les procédures, la conformité et les ratios ! Non qu’ils soient superflus ; mais qu’ils viennent après. Après quoi ? Après l’utilité de la banque, de la société d’assurance, du gestionnaire de fonds. Après leur engagement, qui va plus loin que la proximité, dans la communauté, locale, nationale ou régionale, dont ils font partie. Après les limites assumées à leur développement, à leur extension, à leur rentabilité ; limites qui sont les garantes à la fois de la primauté de l’intérêt du client sur la rentabilité de la structure, et de la congruence de ses intérêts de long terme avec eux de la communauté où elle est active. Après le lien avec leur territoire, avec leur environnement, avec leur milieu de vie, et la certitude qu’ils ne grandiront pas sans eux, qu’ils ne s’enrichiront pas sans eux, qu’ils ne sont pas séparés d’eux.

Il faut le dire d’un mot ; l’ensemble des dispositions arrêtées pour rétablir la confiance s’applique au comment, déploie des moyens et des techniques, alors que la question est celle du quoi - à quoi servent les banques, à quoi sont employées les ressources qu’elles collectent, qu’est-ce qui fonde leur utilité, qu’est-ce qui justifie leur revenu ? Et il faut le craindre déjà ; si ces dispositions doivent séparer davantage la banque de son milieu de vie, si elles doivent ériger des murs renforcés de procédures, de conformité et de précautions entre la banque et ses clients, non seulement elles manqueront leur objet, mais elles contribueront à aggraver la situation.

Identité, singularité, relation ; ajoutons-y sécurité, personnalisation, reconnaissance. Et encore, utilité, vérité, réciprocité. Depuis trente ans, le mouvement suivi par l’ensemble des institutions et des établissements bancaires a été à rebours de ces exigences et de ces attentes individuelles et collectives dont les études marketing témoignent aussi bien que le débat présidentiel français. Le meilleur était celui qui s’engageait le plus fortement à faire à l’extérieur ce qu’il ne faisait pas sur son territoire. Le meilleur était celui qui se dégageait le plus des liens avec les territoires d’origine, celui qui se mondialisait. Le meilleur était celui qui faisait disparaître l’histoire et la géographie derrière les tableaux Excel, celui aussi qui savait réécrire les contrats à son avantage et les conditions à son profit - c’est ainsi que les chiffres ont pu faire croire que c’était une bonne opération que d’acquérir tout ou partie d’une banque en Egypte, en Ukraine, en Grèce ou ailleurs. Et le meilleur était celui qui savait en finir avec toute idée de mission, d’engagement, et même, de stratégie, pour se défaire du fardeau du long terme et pour pouvoir optimiser le résultat trimestriel, se débarrasser de ses risques sur les clients naïfs et multiplier les commissions forcées.

Les résultats ont été là - certains résultats. A court terme, au prix de risques et de distorsion des métiers et des structures. Mais un passager clandestin s’est introduit dans le changement tant vanté et tant promu - la défiance. Passager introduit par la nature spécifique de la ressource bancaire - l’argent -, introduit aussi par la nature spécifique de la règle d’utilité - le prix de marché. La privatisation des prix, qui rend illisibles les prix de marché et qui finit par leur ôter toute valeur sociale d’échange, et l’éclatement de la liquidité sont autant de négation des biens communs qui créent les conditions de la confiance. Pas de confiance sans étalon de mesure unique, pas de confiance sans ordre public des échanges et des contrats. Pas de confiance sans lien de la banque avec un territoire, une société humaine. Pas de confiance sans engagement durable, extra-financier, déterminé. Comme dans le cas de l’assurance, la financiarisation des activités a tué la banque. Elle lui a fait perdre tout sens de la mesure, de son utilité et du lien. Ce sont les conditions du retour de la confiance qui ne dépendent ni de ratio, ni de techniques, mais d’une rupture radicale avec l’illusion du marché autorégulé, de la privatisation des prix et des conditions, de la croissance sans limites des activités et des profits financiers.

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