DOSSIER Gestion institutionnelle

La prise de risque, moteur des allocations d’actifs

le 30/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Les actions représentent une grande part des portefeuilles, en particulier celles des marchés américains et japonais.

Les actions américaines ont la cote. Photo: Jin Lee/Bloomberg

La quête de rendement, et par conséquent d’actifs risqués, même s'ils sont sujets à des poussées de volatilité, continue d’être le moteur de la construction des portefeuilles des gestionnaires d’actifs. Ils ne recommandent d’accroître les positions en titres souverains des pays développés, américains, japonais ou « core » de la zone euro qu’en cas de remontée de l’aversion pour le risque.

« Le contexte est toujours porteur à la prise de risque, indique Franck Nicolas, directeur investissement et solutions clients de Natixis AM. Les liquidités affluent vers les marchés financiers sans discontinuer. » L’heure est encore aux politiques monétaires accommodantes ou à la baisse des taux, en particulier dans les pays où la compétitivité est affectée par la baisse du yen ou dans les pays développés en lutte avec la déflation.

A l’exception du Japon où les anticipations d’inflation remontent depuis « Abenomics » (le programme du Parti libéral démocrate qui a permis à Shinzo Abe de devenir Premier ministre en décembre), « c’est l’année de la désinflation », commente Pascale Auclair, directeur général et directeur des gestions de La Française des Placements. Aux Etats-Unis, l’inflation a de nouveau ralenti en avril. Hors alimentaire et énergie, l’indice des prix à la consommation a augmenté de 1,7 %, à comparer à 1,9 % en mars et 2 % en février. « Il y a peu d’indications d’un rebond à venir. La décélération est prononcée et préoccupante », selon la recherche de BNP Paribas. Jusqu’à récemment, la Réserve fédérale se concentrait sur la bataille contre le chômage, mais si « cette décélération se confirmait dans les mois à venir, elle deviendrait à elle seule une raison pour la politique monétaire d’être accommodante », analyse BNP Paribas. Autant dire que la fin de l’assouplissement monétaire de la Fed (QE) n’est pas pour aujourd’hui.

Acheteurs d’actions

« Nous sommes acheteurs d’actions américaines, non à cause du QE - qui pourrait d’ailleurs jouer contre nous si des anticipations de sa disparition émergeaient -, mais parce que nous pensons qu’un véritable cercle vertueux est en train de se mettre en place aux Etats-Unis », estime pour sa part Frédéric Rollin, conseiller en stratégie d'investissement chez Pictet & Cie. Grâce à la stratégie de la Fed mise en œuvre depuis 2009, les prix des actifs boursiers et immobiliers se sont redressés. Conséquence, le bilan des ménages américains s’est reconstitué pour l’essentiel : « Le poids de leurs remboursements mensuels de dette est désormais inférieur à celui des années 80, ce qui augmente sensiblement le revenu disponible à la consommation et accroît la confiance des ménages, explique Frédéric Rollin.Ces éléments soutiendront la consommation et nous font anticiper un retour progressif de l’investissement vers l’immobilier. » Dès lors, l’expert de Pictet & Cie conseille d’investir en actions de secteurs d’activité susceptibles de bénéficier de cette nouvelle donne, comme celui du bois, un matériau très demandé en période de relance de la construction.

Le fait que des sommets historiques aient déjà été atteints sur les places boursières américaines - depuis mars, le Dow Jones, pour ne citer que lui, a battu de nombreuses fois son précédent record du 9 octobre 2007 - ne semble pas avoir entamé l’appétit des gestionnaires d’actifs pour les Etats-Unis. « Les records de Wall Street doivent être relativisés. Les marchés d’actions continuent généralement de progresser après avoir franchi leurs précédents records », justifie Amundi. D’ailleurs, les particuliers américains commencent à y réinvestir seulement maintenant (voir le graphique). « La perspective de nouveaux records, conjuguée à la baisse de rendement des placements alternatifs, a réveillé leur intérêt », atteste Amundi, rappelant toutefois qu’à défaut d’être efficace, ces comportements « moutonniers » - acheter lorsque les marchés ont monté et vendre lorsqu’ils ont baissé - forment un schéma classique.

L'eldorado nippon volatil

Si nombre d’experts de marchés jugent que les actions américaines recèlent encore du potentiel, ils estiment cependant qu’une grande partie de la remontée a déjà eu lieu. Rien d’étonnant donc à ce que les investisseurs partent à la recherche d’autres zones attrayantes au rattrapage boursier moins avancé. C’est donc naturellement que les regards des gérants en quête de performance se tournent aujourd’hui vers la Bourse du Japon, si longtemps boudée et sous-valorisée. Les mesures fortes annoncées en janvier dernier, tant par la banque centrale du Japon (BoJ) que par le Premier ministre Shinzo Abe, ont convaincu les investisseurs de l’amorce d’un changement structurel. Depuis, les propos enthousiastes et de convoitise à l’égard du Nikkei ne tarissent plus. Même les observateurs du marché qui assuraient l’été dernier que le Japon avait sombré irrémédiablement dans la déflation sont en train de revoir leur copie.

Résultat, après avoir gagné 70 % entre septembre et fin décembre 2012, l’indice Nikkei s’est encore apprécié de 37,7 % (au 28 mai) depuis janvier. Et pourrait progresser encore, selon les paris de plus en plus de gérants qui s'attendent cependant à traverser des périodes de volatilité. « Nous allons accroître notre exposition au Japon », révèle Pascale Auclair. La directrice des gestions de la Française Placements estime que la « dynamique qui s’est enclenchée devrait se poursuivre. Le retour à la confiance se retrouve déjà dans les chiffres d’activité ainsi que dans les indicateurs avancés ». Cette analyse est partagée par Frédéric Rollin. « La tendance est devenue structurellement positive, résume le stratégiste. La baisse du yen va se retrouver dans les résultats des entreprises exportatrices, qui peuvent rapidement améliorer leurs marges. Quant aux entreprises positionnées sur les marchés domestiques, elles vont profiter du meilleur moral des ménages plus enclins à consommer. » 

A côté, les actions européennes sont loin de provoquer un engouement similaire. Pourtant, elles restent un moyen de réaliser des gains non négligeables (lire l'entretien). Les gestionnaires qui scrutent la macroéconomie de la zone euro, par conséquent inquiets du climat de récession qui y règne, se bornent, quant à eux, à cibler les titres des sociétés exportatrices, en particulier celles des secteurs du luxe ou de l’alimentaire.

Vigilance dans le « high yield »

Les autres actions un peu délaissées à l’heure actuelle sont celles des marchés émergents. « Dans l’ensemble, elles sont chères, sauf dans certains pays d’Asie », indique Franck Nicolas. Une donne généralement favorable aux spécialistes de la sélection de valeur. « La stratégie d’investir dans des entreprises distributrices d’importants dividendes en croissance forte est très porteuse à l’heure actuelle », renchérit Claire Peck, spécialiste marchés émergents de JPMorgan Asset Management. L’experte investit surtout dans les sociétés qui ont pris l’habitude d’être généreuses avec leurs actionnaires, « le signe de leur capacité à délivrer régulièrement des bénéfices et d’une bonne gouvernance ».

Les actions ne sont pas les seuls actifs risqués recherchés par les allocataires d’actifs. Parmi eux figurent encore le crédit d’entreprise à haut rendement (high yield). Pourtant, une importante partie de la performance a sans aucun doute déjà été réalisée en 2012. « Même si les taux d’intérêt ont nettement diminué, cette classe d’actifs représente 5 % de l’allocation de notre portefeuille flexible car le portage et les 'spreads' (marge par rapport au taux sans risque, NDLR) demeurent encore attrayants », observe Pascale Auclair.

Pour autant, la vigilance doit être de mise, surtout vis-à-vis du high yield européen, exposé à une remontée du taux de défaillance des petites entreprises, morosité de la conjoncture oblige. « En cas de tension, ce marché peut vite se fermer, avertit Marie-Pierre Peillon, directrice de la recherche de Groupama Asset Management. La liquidité a toujours été faible mais elle pourrait disparaître encore plus rapidement qu'en 2008 car la réglementation pousse les banques à réduire leurs activités de teneurs de livres. » Avoir la mémoire courte peut jouer des tours. 

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