L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, chef économiste de Crédit Agricole SA

La prévention est la mère de la caisse à porcelaine

le 21/07/2011 L'AGEFI Hebdo

L’expression est allemande (Vorsicht ist die Mutter der Porzellankiste) et sent la maison en ordre. « Une once de prévention vaut une livre de guérison », dit-on en Angleterre, ce qui fleure la boutique. « Mieux vaut prévenir que guérir », dit-on ici, en bons théoriciens. Y a-t-il des équivalents en grec, irlandais ou portugais ? Sans aucun doute. Est-ce que, pour autant, tous ces bons proverbes ont été appliqués à notre périphérie et chez nous ? Pas sûr. Et pourquoi donc ? Parce qu’après le retour de la comète de Halley (1758) reviendra le déluge de l’Ancien Testament : nous sommes dans l’astronomie, pas dans l’économie ! Parce que nous n’y pouvons rien, pauvres mortels que nous sommes : when I am gone, come what will ?* Ou bien… parce que nous sommes pleutres ? Nous avons « assez d’intelligence pour voir le mal », mais « pas assez de force pour y porter remède ». Y a-t-il aujourd’hui quelque chose qui contredit ce dernier jugement à propos de ce que nous faisons dans la zone euro ?

Nous avons en effet exercé notre (puissant) jugement sur les pays dits périphériques, puisque nous nous sommes rendu compte qu’ils avaient forcé leur croissance, avec trop de dette, publique, privée, les deux. Nous avons ainsi vu trop de maisons sans acheteurs, trop de routes sans voitures. Nous nous sommes certes un peu inquiétés, mais en saluant surtout le rattrapage qui se mettait en place. Pas de déluge donc. Aujourd’hui, il faut rembourser, alors que la croissance n’est pas là, et surtout avec une confiance fortement écornée parmi les élites publiques et privées. Il faut donc mettre en place, partout, des programmes de rigueur, surtout à la périphérie, et sauvegarder à tout prix ce qui reste de croissance. On peut comprendre une certaine amertume devant ces trésors d’esprit (et d’euros) ainsi gaspillés...

Pour réussir, il faut travailler ensemble dans la famille européenne. Quelle nouveauté ! Heureusement, la Banque centrale européenne (BCE) refinance les banques et (en partie) les Etats périphériques. Elle est très engagée dans des procédures d’urgence, dans l’attente des interventions publiques. Ces interventions ont tardé à venir mais les voilà, « strictement conditionnelles ». Les crédits accordés aux Etats en difficulté dépendent ainsi des efforts que ces mêmes Etats s’engagent à faire pour retrouver des finances saines. Fort bien. C’est alors que la BCE peut continuer à les refinancer, et leurs banques avec, banques qui vont continuer à financer leurs ménages et surtout leurs entreprises. Voilà qui est mieux encore. Mais il faut pour cela que les obligations de ces Etats soient « validées » pour que la BCE puisse les prendre en dépôt, donc que les perspectives de remboursement soient crédibles, donc que le temps accordé par les autres Etats soit assez long, avec des taux assez faibles.

Actuellement, les Etats périphériques ont accepté les efforts d’assainissement. Leurs Parlements ont voté, les peuples le savent. Première étape. Les Etats de l’Union ont décidé d’enveloppes de prêts, avec le Fonds monétaire international (FMI), pour permettre aux périphériques de se refaire pendant cette période où ils ne peuvent accéder aux marchés financiers. Deuxième étape. Ils ont accepté des conditions correctes de taux pour éviter un emballement de la dette. Troisième étape. Mais il ne faut pas que les conditions de retour à une trajectoire budgétaire normale soient trop serrées. Autrement, c’est le résultat inverse qu’on obtient : les peuples se révoltent, les entrepreneurs se désespèrent et la construction d’ensemble, si chèrement acquise, vole en éclats. Le risque majeur pouvait être conjuré, le déluge repoussé, la marée endiguée. Les revoilà ! Nous ne devons pas baisser les bras. Ce qui a été fait ces derniers mois dépasse de loin ce que certains espéraient. Mais tous ceux qui veulent enterrer la Grèce (et les autres avec) pour enterrer la zone euro n’ont pas rangé leur pelle. Les agences de rating n’aident pas, qui montrent une sévérité analytique qu’on ne leur avait pas connue dans les années 2003 à 2007. Il est vrai qu’il s’agissait de crédits subprime américains. Les Etats prêteurs n’aident pas, alors qu’il leur suffit d’allonger la période de consolidation budgétaire. Pratiquement, on ne peut demander à la Grèce un ratio déficit/PIB de 3 % dans deux ans, il faut quatre ans. Deux ans d’impatience pour risquer de tout perdre ? Deux proverbes pour finir : l’union fait la force, si et seulement si « Доверяй, но проверяй », devenu le fameux « Trust and Verify » de Reagan : « Je fais confiance, mais je vérifie ».

*Après moi, le déluge

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