La Pologne cherche à parer la récession européenne

le 29/11/2012 L'AGEFI Hebdo

Varsovie relâche ses objectifs de déficit budgétaire et prévoit d’investir plusieurs milliards d’euros dans l’énergie et les infrastructures.

Production de charbon en Pologne. Le pays voit dans l’exploitation éventuelle de son gaz de schiste le moyen de diminuer la production d’électricité à partir du charbon.

Depuis fin 2011, l'économie polonaise descend, entraînée par ses voisins européens, vers la récession. La croissance du PIB est tombée à 1,7 % au troisième trimestre, selon les prévisions du ministère de l'Economie (le chiffre officiel doit être publié le 30 novembre), contre 4,3 % en 2011 et 3,9 % en 2010 (voir le graphique). Le climat d'incertitude pèse sur les investissements, diminués également par le tarissement des fonds structurels européens 2007-2013 (67,3 milliards d'euros) et le contrecoup du boom de la construction lié au championnat d'Europe de football. Les perspectives de consommation restent moroses en raison de la hausse du chômage (12,5 % de la population active en octobre), de la lente progression des salaires et du resserrement du crédit. Pour compléter le tableau, les exportations stagnent du fait du ralentissement de l'activité en zone euro, principal partenaire commercial (plus de 50 % des marchés). La banque centrale a dû revoir ses prévisions de croissance à la baisse, à 0,5-2,5 % cette année, soit sous le potentiel estimé à 3 %, et 1,1 %-3,5 % l'an prochain. Même l'exceptionnelle stabilité politique depuis la nomination de Donald Tusk (centre-droit) au poste de Premier ministre en 2007 et sa reconduction en 2011 connaît quelques remous. Il doit aujourd'hui engager de nouvelles discussions avec l'autre parti de sa coalition, dont le représentant, Waldemar Pawlak, vice-Premier ministre et ministre de l'Economie, vient de démissionner.

« La Pologne est l'un des pays européens qui a le plus d'outils pour résister au ralentissement économique actuel, notamment son taux de change flottant, ses finances publiques en bon état et son secteur bancaire relativement sain, estime Lars Christensen, analyste chez Danske Bank. Surtout, la banque centrale, qui n'a commencé à assouplir sa politique monétaire que début novembre, a une grande marge de manœuvre pour réduire son taux d'intérêt de référence (4,5 % aujourd'hui). » Celui-ci pourrait encore baisser de 100 points de base dans les deux trimestres à venir, selon lui. « La politique monétaire est trop rigide, a déploré Waldemar Pawlak mi-novembre devant quelques médias français (son successeur pourrait être désigné début décembre). Les entreprises préfèrent laisser leurs liquidités à la banque plutôt que d'investir. »

Pour les analystes de Bank of America Merrill Lynch, les membres du comité de politique monétaire pourraient « pécher par excès de prudence » et ne pas aller au-dessous de 3,5 % « si leurs prévisions (qui ne correspondent pas toujours à celles de la banque centrale) sont en ligne avec la croissance potentielle ». Ils redouteraient notamment qu'une baisse excessive des taux affaiblisse le zloty et dégrade la qualité des prêts immobiliers, dont deux tiers sont libellés en monnaies étrangères (principalement en franc suisse).

Mesures draconiennes

Côté budgétaire, la marge de manœuvre est des plus limitées, Varsovie étant sous le coup d'une procédure de déficit excessif. Le gouvernement était censé ramener le déficit à 2,9 % du PIB en 2012 et 2,2 % en 2013 (contre 7,9 % en 2010), mais il a décidé de laisser jouer les stabilisateurs automatiques et de viser 3,5 % cette année et un peu moins en 2013. « Dans son évaluation au printemps prochain, la Commission européenne devrait prendre en compte les coûts transitoires de la réforme des retraites de 1998, qui fait évoluer le régime à prestations définies vers un système à cotisations définies », précise Piotr Bujak, économiste en chef de Nordea pour la Pologne (lire aussi l'entretien). La voie est étroite : la Constitution polonaise limite la dette publique à 60 % du PIB et prévoit des mesures draconiennes (hausse de la TVA, limitation de l'indexation des retraites...) si elle atteint 55 %. Fin 2011, elle était de 53,5 % selon la définition nationale (et de 56,4 % selon les critères européens).

Donald Tusk a également annoncé en octobre qu'il souhaitait investir plusieurs milliards d'euros dans le secteur de l'énergie et les infrastructures d'ici à 2013, en utilisant un effet de levier sur les ventes d'actifs de l'Etat. Un véhicule ad hoc doit être créé pour recevoir les recettes des privatisations (qui pourraient aller au-delà des 1,2 milliard d'euros initialement prévus pour 2013) et investir près de 9,7 milliards d'euros au cours des prochaines années. Pour l'instant, les programmes de privatisations ont plutôt réussi : le gouvernement a encaissé près de 90 % des 6 milliards d'euros prévus en 2011 et 2012.

Gaz de schiste

Le secteur de l'énergie, particulièrement le gaz de schiste, attise les convoitises. Le sous-sol polonais renfermerait entre 346 et 768 milliards de mètres cube de gaz de schiste (soit 2,5 à 5,5 fois les réserves connues de gaz conventionnel et 35 à 65 ans de consommation), et entre 1.569 et 1.956 millions de barils de pétrole de schiste (soit 10 à 12 ans de consommation), selon un rapport de l'Institut polonais de géologie publié en mars. La Pologne voit là le moyen de diminuer sa production d'électricité à partir de charbon (90 % du total selon l'Agence international de l'énergie - IEA) et surtout de réduire sa dépendance vis-à-vis des importations de gaz (près de 68 % de son approvisionnement, selon l'IEA), notamment de Russie. « En Pologne, les prix du gaz sont déterminés par Gazprom, explique Waldemar Pawlak. Jusqu'à récemment, le gaz russe exporté en Pologne était plus cher que le gaz russe exporté en France. C'est pourquoi l'exploitation des gisements nationaux est si importante. »

Le gouvernement a attribué 112 concessions d'exploration à 19 groupes et devrait en octroyer d'autres dans l’avenir. « Nous pourrons nous prononcer sur les réserves exploitables dans deux ou trois ans », indique Grazyna Piotrowska-Oliwa, présidente de la compagnie publique de gaz PGNiG, qui dispose de quinze concessions, et pourrait commencer à produire dans la foulée. L'américain ExxonMobil s'est récemment retiré du site de Chelm, en raison d'un débit irrégulier, mais son partenaire français Total a décidé de reprendre 100 % du projet. « Les Polonais ont l'impression que le potentiel est énorme, toute la classe politique soutient l'exploitation du gaz de schiste et il y a peu de contestations environnementales », résume Patrick Auffret, conseiller énergie-environnement à l'ambassade de France en Pologne.

Les Polonais pourraient néanmoins sous-estimer le coût de l'exploitation du gaz de schiste. Selon Schlumberger, le coût moyen de forage d'un puits de 2.000 mètres de profondeur est de 11 millions de dollars en Pologne, contre seulement 3,9 millions aux Etats-Unis. Le directeur général de la compagnie publique d'électricité PGE a récemment averti qu'il faudrait choisir entre le gaz de schiste et le programme nucléaire (qui vise à produire 6 gigawatts d’électricité, l'équivalent de quatre EPR). Mais Donald Tusk a répondu que les deux sources d'énergie étaient des priorités du gouvernement. PGE prévoit de dialoguer avec les consortiums (dont EDF-Areva) début 2013, de lancer un appel d'offres fin 2013 ou début 2014, de choisir son fournisseur en 2015 et de commencer à produire en 2024.

Investisseurs plus rares

Les investissements directs étrangers (IDE) ont plongé de presque 90 % au cours des huit premiers mois de l'année par rapport à la même période l'an dernier, selon les données de la banque centrale. En 2011, le pays avait gagné la 24eplace du classement mondial selon la Cnuced (après la 30e en 2010). « La Pologne n'attire plus autant d'IDE qu'avant car le coût du travail n'y est plus aussi bon marché par rapport aux autres pays d'Europe de l'Est, analyse Lars Christensen. La baisse de cette année s'explique aussi par la crise de la zone euro et la fin de l'Euro 2012 (le championnat d'Europe de football, NDLR). Cela dit, la Pologne reste l'un des pays les plus attractifs d'Europe de l'Est en termes de qualité de la main-d’œuvre et de perspectives de croissance. »

Pour ne pas tomber dans le piège du revenu intermédiaire (« middle income trap »), la Pologne doit « accélérer ses réformes structurelles », notamment en vue de l'adoption de l'euro, selon Lars Christensen. Selon le rapport Doing Business 2013 de la Banque Mondiale, qui compare la réglementation des affaires entre pays, la Pologne est certes celui qui a le plus progressé, mais elle reste à la 55eplace, alors que c'est la 26eéconomie mondiale.

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