L'analyse de... Jean-François Boulier, directeur général d'Aviva Investors Europe

Pointe noire

le 05/09/2013 L'AGEFI Hebdo

N'est-il pas temps d'investir davantage en Afrique ? De ne plus se cantonner à des attitudes caritatives, d’ouvrir à nouveau les yeux et de considérer les opportunités de développement rentables que recèle le continent ? Le mouvement est d'ailleurs enclenché par de nombreux acteurs, pays ou entreprises qui rejoignent ceux, restés fidèles, qui renforcent leur activité dans une mosaïque impressionnante de pays. Pourquoi davantage maintenant et comment ?

L'évocation de l'Afrique suffit à faire surgir images et souvenirs d’histoire et de géographie, Soudan et Zambèze, de guerres coloniales et inter-ethniques, Boers et Hutus, de richesses et de pauvreté, diamants et sable. Les clichés, la culture et nos propres histoires nous envahissent : Tintin au Congo, Livingstone. Qui peut oublier les images d 'Out of Africa ? C’est peu dire que même parfois refoulée, l'Afrique est proche des Européens.

Mais c'est bien d'économie qu’il s'agit. Sur la carte mondiale des projections de croissance du FMI, l'Afrique tient une place enviable : croissance de plus de 4 % pour la quasi-totalité des pays, un rythme moyen proche de 5 % et un potentiel beaucoup plus important qu'en Asie qui vient de connaître sa grande phase d’accélération. Certes l'hétérogénéité est grande : Congo Brazzaville croissant à 10 % et son voisin de Kinshasa en proie à une guerre civile, et nombre de situations sont fragiles ou instables. N'est-ce pas propre aux économies en émergence ?

Le cocktail de facteurs favorables à cette croissance forte n'est pas différent du reste de la planète, malgré les ravages du Sida, un essor démographique très rapide, un faible développement et un sous-équipement. Pratiquement cinq enfants par femme et une population plus importante que celle de l'Europe, avec un âge médian à 25 ans contre 45 ans sur le Vieux continent. Un taux d'urbanisation de 20 % qui dans 30 ans pourrait tripler ! Mais aujourd'hui, les avancées technologiques permettent d’accélérer l'innovation sans les entraves de systèmes ou d’infrastructures inexistants.

A ces facteurs généraux s’ajoutent des atouts remarquables dans le domaine des matières premières et de l'agriculture. Forte de 30 millions de kilomètres carrés, l’Afrique fait jeu égal en surface avec le reste de la planète moins la Russie ! Trop d’eau ou pas assez, mais un potentiel de ressources qui n’a pas échappé à la convoitise de la Chine. La diversité des matières premières non agricoles a de tout temps attiré les pays pauvres en ces matières mais plus riches, notamment pour les exploiter : pétrole dans le Golfe de Guinée, platine, cobalt ou diamant dont plus de la moitié des réserves mondiales connues sont en Afrique.

L'un des obstacles à un développement plus rapide réside dans le sous-développement financier. Ce continent, qui a vu prospérer le microcrédit, doit assurer un meilleur accès de ses populations, notamment en termes de sécurité, aux services bancaires. Le financement de l'économie africaine passe aussi par des véhicules de placement à disposition de l'épargne privée ou publique. Un certain nombre de fonds pionniers proposent de donner accès aux opportunités de ce qui a parfois été décrit comme « 

frontier markets ». Pourtant, l'insuffisant développement financier déjà évoqué demeure à ce stade un sérieux handicap pour diversifier les portefeuilles, notamment géographiquement. Exemple, pour les marchés boursiers, l'Afrique du Sud représente 80 % de la capitalisation, suivie par le Maroc à 6 % et l'Egypte à 5 %.

Une autre approche repose sur les investissements directs. Ceux-ci se situent à quelque 5 % du PIB du continent et permettent une variété d'interventions. Soit au travers de fonds de private equity, dont plusieurs sont montés et gérés par des Européens, soit par les entreprises qui prennent le relais ou complètent les actions des acteurs institutionnels de l’aide au développement. Les investisseurs peuvent provenir eux-mêmes des pays émergents, comme de nombreuses opérations (de plusieurs milliards de dollars) des dernières années le montrent : Zain acquis par un groupe indien, Standard Bank group en Afrique du Sud par le groupe bancaire chinois ICBC. Investir en Afrique au travers d'entreprises des pays développés déjà actives paraît être un canal réel, même s'il est indirect. Continent immense, risques nombreux dont la liste comprend corruption, instabilité, extrémisme mais certainement plus immobilisme.

Bonne nouvelle, l’Afrique est à l'ordre du jour. Les indices financiers des pays « frontières » surperforment nettement sur un an ceux des pays émergents. Au récentes Rencontres économiques d'Aix, plus d'un panel sur deux attirait l'attention sur le potentiel de l'Afrique. Pointe Noire, capitale économique du Congo Brazzaville, peuplée de plus de un million d'habitants, est le lieu du nouveau job de Matthias, 26 ans tout nouveau directeur financier de la filiale congolaise d'une grosse PME havraise, sous-traitante de l'industrie pétrolière. Deux mois pour trouver ce job : tout va vite en Afrique, n'est-il pas temps de s'y intéresser ?

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