Entretien avec... Isabelle Job, directeur des études économiques de Crédit Agricole Groupe

« Plusieurs pays européens connaissent un ajustement de nature déflationniste »

le 06/06/2013 L'AGEFI Hebdo

En Europe, la tendance générale des prix est-elle désinflationniste ? Sommes-nous dans l’antichambre de la déflation ?

J’ai envie de dire qu’il y a deux versions de la déflation, la bonne et la mauvaise. Une baisse du niveau général des prix n’est pas mauvaise en soi lorsqu’elle résulte d’un choc positif d’offre. Une grappe d’innovations peut en effet induire des gains de productivité suffisamment importants pour autoriser des baisses de prix sans entamer la profitabilité des entreprises ou le pouvoir d’achat des ménages. La mauvaise, c’est lorsque la baisse du niveau général des prix, celle des biens et services bien sûr, mais aussi des revenus et des actifs financiers,se déclenche au bout d’une phase de surendettement qui sert de catalyseur : les agents cherchent tous en même temps à liquider leur dette en vendant notamment leurs actifs ; s’ensuivent une chute du prix des actifs, une fragilisation des bilans bancaires, un rationnement du crédit, des pressions en boucle sur les prix, une hausse du chômage, des faillites d’entreprise, des ménages insolvables et donc une dégradation accrue des bilans bancaires... Les cercles d’insolvabilité s’élargissent, l’économie s’affaiblit davantage et alimente la baisse des prix selon un schéma auto-entretenu, c’est le phénomène de la spirale déflationniste qui augmente le poids réel de la dette que l’on cherche à réduire.

Il existe des signes de ressemblance avec la situation actuelle en zone euro...

Les ingrédients sont là. Les politiques d’austérité budgétaire synchronisées et procycliques ont généré un processus cumulatif d’étiolement de l’activité économique. Et, en plus de la surenchère d’austérité en matière de finances publiques, s’ajoute actuellement une surenchère de compétitivité dans le secteur privé. Les entreprises des pays de la zone euro doivent toutes en même temps réduire leurs coûts salariaux pour rester compétitives. L’ajustement actuel dans de nombreux pays de la zone euro - ceux qui ont connu un processus de surendettement - est bien de nature déflationniste. Au niveau des indices de prix à la consommation ou à la production, c’est-à-dire de l’inflation au sens strict et étroit, cette tendance n’apparaît pas encore clairement car des effets de base brouillent les données. Si on expurge les indices de prix de ces composantes volatiles ou ponctuelles, alors la tendance de fond est à la désinflation, avec un risque non négligeable de déboucher sur des épisodes déflationnistes dans certains pays du sud de l’Europe, les plus fragiles financièrement.

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