L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

La planète gestion en révolution

le 22/09/2011 L'AGEFI Hebdo

La révolution des planètes les fait tourner autour d’elles-mêmes, en même temps qu’elles tournent autour du soleil, dans le système solaire du moins. Plus que « la crise », fourre-tout indifférencié et terme impropre à désigner la situation dans laquelle nous sommes enfermés, quelques éléments expliquent que la planète des actifs effectue un mouvement complet de révolution, aux effets encore inconnus :

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Le risque existe et il a un prix. Le point commun à une grande partie des évolutions de la finance et de la banque avec elle a consisté à faire disparaître la notion de risque, plus même, à refuser l’idée que le risque puisse survenir.

-L’interdépendance aggrave les problèmes qu’elle ne résout pas. L’interconnexion des marchés, l’unité rêvée de la planète financière, permet de noyer tous les petits problèmes en les diffusant, jusqu’au moment où c’est la totalité du système qui en est infectée et connaît l’accident.

-Un actif vaut ce qu’un acheteur est prêt à investir pour l’acquérir, la monnaie vaut la confiance que lui portent ceux qui la reçoivent en échange de leur créance. Ce qui signifie que pas plus qu’aucune classe d’actifs, la monnaie n’a de valeur autre que dans la reconnaissance réciproque de son pouvoir libératoire.

-L’émission de dollars « at virtually no cost », comme l’a si bien décrite le patron de la Réserve fédérale, Ben Bernanke, est une fuite en avant analogue à la fabrication de fausse monnaie, puisqu’elle crée des créances sur l’économie sans contrepartie. Mais elle permet aux bénéficiaires des opérations successives de quantitative easing, Q1, Q2 et bientôt Q3 semble-t-il, de mobiliser une masse de manœuvre sur les marchés financiers.

Le terme de révolution n’est pas exagéré pour décrire le mouvement de la planète gestion issu de ces éléments :

-Qui se préoccupe encore du rendement de ses actifs ? Qu’il s’agisse d’assurance-vie ou d’épargne retraite, qu’il s’agisse d’un portefeuille obligataire ou d’un plan d’épargne en actions, la question pertinente et actuelle est : comment préserver son capital ? L’idée qu’il est possible de perdre - un peu - sur les actifs financiers fait son chemin, et va dominer largement la question des rendements. Enfin ?

-Derrière l’idée de préserver son capital d’une dépréciation peut surgir l’idée qu’il reste quelque chose de ce capital. Quelque chose ; un peu ; des liquidités. C’est une autre idée, plus bouleversante pour le système, l’idée qu’une partie des actifs financiers, monétaires, autres, pourrait se retrouver sans valeur ; ne plus rien valoir. Parce que faillite bancaire, parce que nationalisation, parce que fermeture des Bourses et des marchés, parce qu’expulsion des anciens propriétaires, qu’imaginer encore ? Parce que blocage des systèmes, fermeture des guichets… La demande de moyens de paiement à pouvoir libératoire revient.

-L’exemple de la Finlande a donné à réfléchir, la situation de la Grèce rend urgente l’appréciation d’une situation que les bruits de faillite bancaire et de fermeture des guichets noircissent ; la dématérialisation des titres, la virtualisation de l’argent, qui n’existe plus guère en dehors de bits informatiques, de petits rectangles de plastique et de signes dans des systèmes, peuvent rendre aigü et irrépressible le sentiment de dépossession, et la peur de ne pas avoir ce qu’on a. D’ailleurs, chacun peut observer combien il est difficile d’obtenir au guichet de sa banque le solde de son compte. Il fut un temps où un grand réseau bancaire faisait subir aux malheureux voulant effectuer un retrait partiel d’un contrat d’assurance-vie un questionnaire inquisitorial, voire refusait de donner suite ; voilà longtemps, sans doute. Mais les délais de réalisation des mouvements qui s’allongent, mais la difficulté à obtenir des espèces, avec des plafonds, des délais et des coûts qui se multiplient, rappellent une vérité ; la banque contrôle l’accès à l’argent, aux titres, elle est l’auxiliaire zélé des pouvoirs, de tous les pouvoirs, et l’argent déposé sur un compte en banque n’est qu’un compte en banque.

-Les vertus de l’arbitrage ont été célébrés sur tous les tons. Le chamboulement des prix et des risques porte atteinte à l’adage qui voulait que la baisse d’une classe d’actifs profite nécessairement à une autre classe d’actifs. Quand les émissions d’Etat sont moins bien notées que des émissions privées ; quand des entreprises valent moins chers que leur actif net ; quand les prix des céréales agricoles deviennent des annexes du prix du pétrole, quand la terre et la mer deviennent des actifs sur le marché comme les autres, quand les prix de l’actif immobilier sont déconnectés des rendements locatifs, la financiarisation est en cause, elle construit une interdépendance et une corrélation qui déjouent les arbitrages. Chacun, sait, ou croit savoir, ce qu’il sait. Et chacun croyait savoir ce qu’il a. Ce n’est plus le cas, et ne plus savoir ce qu’on a, ne plus savoir ce que et combien on a, pourrait être la nouvelle et surprenante face de la modernisation financière. Il va falloir reconstruire. Des repères, des frontières, et le sens de la mesure. Ce qui prendra du temps. Ce temps là sera-t-il donné, et à qui ?

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