L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, chef économiste de Crédit Agricole SA

Plan Gallois - peur du choc = « pacte social » = ?

le 29/11/2012 L'AGEFI Hebdo

Nous voilà bien partis ! Le mot « compétitivité » ne nous fait plus peur, il est même entré dans notre vocabulaire. C’est très bien… un peu tard peut-être. De combien ? Disons neuf mois. Quel dommage, en effet, que nous ayons perdu autant de temps pour opposer compétitivité coût à compétitivité hors coût, avant de nous rendre compte que la première permettait la seconde. Il est en effet difficile d’investir dans l’innovation sans marge ! Quel dommage alors que nous n’ayons pas lié, plus tôt, compétitivité, croissance, commerce extérieur et emploi, au cours de la joute présidentielle ! Nous aurions pu, en même temps, en profiter pour faire le lien entre croissance et déficit budgétaire. Le système aurait ainsi été complet. Et juste.

Mieux encore, il aurait fonctionné dans le bon sens. C’est en effet le profit (effectif et anticipé) qui fait la croissance et l’emploi et qui, ainsi, réduit les deux déficits - extérieur et budgétaire. Que de temps perdu ! D’autant que nous avons décidé depuis de supprimer la « TVA sociale », d’augmenter les impôts « pour les riches », et en plus d’aligner « la fiscalité du travail sur celle du capital ». Que d’argent perdu !

Aujourd’hui, dans une économie européenne en récession, nous avons organisé notre propre panne, avec en plus un objectif de déficit budgétaire à 3 % du PIB en 2013, qui réduit nos espaces de liberté future. La séquence dans laquelle nous sommes est ainsi : plus d’impôts, pas de réduction à court terme des dépenses publiques, moins de croissance encore en 2013, un effet pacte de compétitivité faible, avec en sus un effet escompté en 2014, donc différé.

Le plan Gallois aurait pu être mis en place directement après les élections, fiscalement appuyé sur la TVA sociale prévue pour septembre - mais abandonnée alors. Il voit aujourd’hui son impact réduit, en quantité et en qualité. En quantité, puisqu’il représente seulement 20 milliards d’euros, contre 30 milliards prévus par Louis Gallois lui-même, certains experts parlant de 40. En qualité surtout, puisqu’il ne fonctionne plus

ex ante, réduisant les coûts salariaux, mais dans une perspective différée, les entrepreneurs devant demander un remboursement d’impôt.

Rien de surprenant donc si l’effet net de ce pacte, réduit et surtout différé, ne semble que légèrement positif. Il prend en outre comme hypothèse qu’il n’y aura pas de détérioration supplémentaire de la conjoncture, externe ou interne à la France, auquel cas le recours à l’investissement serait plus faible encore - et donc son effet net.

On ne refait pas l’histoire. La séquence des opérations récentes n’a pas été la meilleure, à la fois du fait d’une vision trop optimiste de la conjoncture début 2012, du poids des promesses électorales qui ferment d’autres options et plus encore de cette « peur du choc ».

Pourquoi donc cette « peur du choc » ? On peut en trouver une raison politique immédiate : c’était contraire aux promesses électorales. C’est aussi lié au risque qui serait pris, dans une conjoncture fragile, avec la peur de mettre le pays en récession, d’autant qu’un engagement de déficit budgétaire avait été pris. Comme si on avait fermé cette possibilité ! Mais c’est surtout l’idée, refusée par la classe politique, que ce « choc », avec le risque de récession temporaire, était peut être la meilleure façon d’agir et de regagner rapidement en compétitivité, par une vraie modération salariale, par un vrai dialogue social et politique. Avec - pourquoi le nier ? - les tensions qui l’auraient accompagné.

La France serait censée préférer les médecines douces et lentes, les ajustements modérés, les évolutions laborieusement négociées aux « chocs ». C’est bien aussi pourquoi nos pertes de marché sont lentes, imperceptibles, sauf quand on les regarde dans la durée, où elles sont impressionnantes. C’est surtout pourquoi elles sont si difficiles à réparer : les entreprises ont disparu, les expertises sont perdues, les écoles et les formations sont fermées, les clients sont ailleurs.

Il n’y a rien, en réalité, de plus dur que cette douceur. A tel point que l’on peut se demander si notre peur du « choc » n’est pas de la peur tout court.

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