DOSSIER Forum GI - Fonds de pension

Un pilotage délicat pour les multinationales

le 17/03/2011 L'AGEFI Hebdo

Ces fonds sont autonomes, mais les entreprises harmonisent leurs pratiques, voire mutualisent leurs moyens.

La nécessité pour les multinationales de bien piloter leurs engagements vis-à-vis de leurs fonds de pension, voire de les coordonner, se heurte à de nombreuses contraintes. Or l’essentiel des passifs sociaux des grandes entreprises françaises se situent en dehors de France et ils gonflent au fur et à mesure du développement de leurs activités à l’international. « Depuis trois à quatre ans, la fonction Compensation & Benefits, en charge des passifs sociaux, s’est généralisée au sein du service ressources humaines des multinationales françaises, qui recensent désormais d’une manière systématique les engagements de tous leurs fonds de pension », observe un consultant spécialisé. Cependant, rares sont celles qui, comme Shell, Unilever, IBM, Alcatel-Lucent, Siemens ou Nestlé par exemple, ont les moyens de mettre sur pied une véritable société de gestion maison. Le groupe helvétique a ainsi créé à son siège à Vevey, Nestlé Capital Advisers, doté d’une quarantaine de professionnels, répartis entre la Suisse et Londres, chargés de la gestion de certains portefeuilles sur les grandes classes d’actifs et de la sélection de gérants externes sur des stratégies plus spécialisées, mais aussi du conseil en actuariat, pour le compte de ses institutions de retraite dans le monde entier.

Règles comptables

Cependant, relativise Yves Van Langenhove, responsable de la clientèle institutionnelle d’Invesco au Benelux et en Europe du Nord, « les fonds de pension sont des organismes autonomes placés sous la responsabilité d’un conseil d’administration ('board'), composé de représentants de l’employeur et des salariés. Aussi, ils souhaitent naturellement conserver leur pouvoir de décision local ». En outre, la directive IORP (Institutions for Occupational Retirement Provisions), censée harmoniser les réglementations encadrant ces institutions en Europe, n’a pas atteint son objectif car elle a laissé trop de latitude aux Etats membres pour continuer à mettre en œuvre leurs propres dispositifs. Elle précise par exemple que ces fonds doivent être pleinement financés, mais sans définir une méthode de calcul unique de leurs engagements. Aussi, leurs gestions actif-passif et donc leurs allocations d’actifs peuvent être assez disparates dans l’Union et a fortiori dans le monde. « Des multinationales constatent que leurs différents fonds de pension ont recours à des taux d’actualisation de leurs engagements différents, les perspectives d’évolution de leurs passifs peuvent être ainsi très variables, illustre un consultant investisseurs institutionnels chez bfinance. Ils se sont donc engagés récemment dans des procédures d’homogénéisation dans ce domaine. »

Et les règles comptables rendent les bilans des entreprises très sensibles à l’évolution de la situation financière des fonds dont ils sont les « sponsors ». « La norme IAS 19 qui s’applique aux engagements de retraite des entreprises est très stricte et c’est ainsi que, bien souvent, elle fait apparaître un sous-financement de leurs fonds de pension, qui ne ressort pas en appliquant leurs propres règles », souligne Kristof Woutters, responsable des solutions aux fonds de pension de Dexia AM. Dans cette hypothèse, une société n’aura pas l’obligation de refinancer son fonds, mais elle sera tentée de faire pression sur lui pour obtenir un rééquilibrage. « Le sponsor va par exemple vouloir que le 'board' du fonds mette en place des couvertures, mais ce dernier pourrait juger qu’une telle stratégie ne serait pas adaptée à son horizon d’investissement long terme, ajoute Kristof Woutters. Or il a le devoir de gérer au mieux des intérêts du fonds. » D’ailleurs, un certain nombre de grands groupes disposant de multiples filiales à l’étranger continuent à avoir « assez peu de contrôle sur ce qui se passe dans leurs différentes institutions de retraite et doivent négocier pour en obtenir un peu plus », constate un gérant d’actifs spécialisé. Un état de fait reconnu au sein de ces entreprises. « C’est un des sujets du moment. Nous n’avons pas la main pour impulser une politique d’investissement à des fonds de pension par définition indépendants, en particulier dans des filiales étrangères acquises récemment. Or si les actifs de l’un d’eux disparaissaient, ces passifs, eux, resteraient… », regrette un responsable d’une multinationale française.

Certaines offres incitatives peuvent néanmoins les convaincre de collaborer. Le premier pas vers une meilleure coordination est l’échange d’informations. « Certaines entreprises proposent à leurs fonds de participer à une politique commune en leur transmettant de l’information sur le niveau de leurs engagements et leur allocation d’actifs, afin de faire plus facilement une synthèse de ces différents passifs sociaux, contre la mise à disposition de moyens », développe Dominique Dorlipo, codirecteur général associé de Russell Investments France. Le groupe enverra des collaborateurs auprès des boards des fonds, à même de les conseiller, en collaboration avec des actuaires externes, en matière d’évaluation de leurs engagements et d’allocation d’actifs, « tout en respectant leur indépendance, donc sans pour autant leur imposer leurs vues », précise cependant Dominique Dorlipo. « La gestion actif-passif (ALM) d’un fonds de pension reste in fine sous la responsabilité de son 'board' », insiste aussi Yves Van Langenhove. Mais les difficultés rencontrées ces dernières années par ces institutions dont les rendements n’ont pas été à la hauteur de leurs objectifs peuvent les rendre plus sensibles à des propositions d’assistance de la maison mère. « L’entreprise peut négocier un rôle, dans la définition des limites de risques, voire dans l’allocation d’actifs ou le choix des gérants externes, en contrepartie par exemple d’un refinancement pour revenir à l’équilibre, voire de versements plus généreux », relève Erwan Boscher, responsable du fiduciary management d’Axa IM.

Centralisation des actifs

Certains grands groupes ont même franchi le pas de la centralisation de la gestion d’actifs. La directive IORP encourage la création de véhicules européens, en pratique luxembourgeois ou irlandais le plus souvent. Des appels d’offres peuvent être lancés pour sélectionner des sociétés de gestion auxquelles seront confiés des compartiments dédiés à des classes d’actifs spécialisées. Puis « chaque fonds décidera de la répartition de ses actifs entre les différents compartiments qui lui sont proposés, selon la physionomie de son passif », estime le consultant de bfinance. Voire, il s’appuiera, selon la nature de sa relation avec son entreprise, sur « un gérant en charge de la supervision de la gestion des différents fonds de pension, qui appliquera des règles de gestion et de contrôle des risques communes », ajoute Erwan Boscher. Pour décider les fonds d’un même groupe à participer, on leur fera valoir un très fort pouvoir de négociation sur les commissions des gérants, ainsi qu’une mutualisation des coûts de gestion administrative. « Des études ont démontré que cette mise en commun des actifs, l’'asset pooling', qui s’accompagne d’une réduction du nombre de gérants partenaires, permettait un gain de plusieurs dizaines de points de base sur les frais annuels », assure Michael Sfez, codirecteur général de Russell Investments France.

Enfin, outre cette nécessaire coordination, les multinationales sont soucieuses de faciliter la mobilité de leurs collaborateurs. Or « cette mobilité a provoqué des changements d’organisation dans les sociétés françaises, afin de ne pas pénaliser les salariés concernés, de leur assurer une continuité de leur couverture sociale, alors qu’ils sont susceptibles de passer d’un régime de retraite par répartition à un régime majoritairement par capitalisation », détaille le consultant de bfinance. C’est ainsi que « de nombreuses entreprises ont un système d’expatriation qui repose sur une structure commune à tous leurs expatriés », confirme Erwan Boscher. Mais pour rationaliser leur organisation, les entreprises concernées appellent de leurs vœux une plus forte harmonisation de la réglementation en Europe, à travers une directive IORP plus explicite.

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