Pétrole, quand le WTI et le Brent se désolidarisent

le 24/02/2011 L'AGEFI Hebdo

Les prix des deux contrats font le grand écart. Le découplage est historique car de tout temps, ils ont suivi des routes parallèles.

Que se passe-t-il sur les marchés pétroliers ? Les deux contrats phares que sont le WTI (West Texas Intermediate) et le Brent, le brut de la Mer du Nord, ne font plus cause commune. Depuis le début de l’année, leurs chemins divergent au point qu’un écart de plus de 15 dollars s’est creusé entre le Brent (à 104 dollars le baril le 17 février) et le WTI (85 dollars). Pendant longtemps, les deux bruts se suivaient à la trace, à la hausse comme à la baisse, avec une prime de 2 à 3 dollars au plus pour le WTI, le brut léger très pur qui sert de référence au marché américain.

La cause principale de l’apparition de ce différentiel est à chercher du côté d’une bourgade, Cushing dans l’Oklahoma, célèbre pour être un important lieu de livraison physique du contrat à terme WTI, un vaste hub par lequel transite une part importante du pétrole consommé aux Etats-Unis. Les stocks de brut y sont devenus pléthoriques et les livraisons de courte échéance sont très faibles, d’où un prix écrasé du WTI par rapport au Brent, qui de surcroît est le contrat le plus sensible aux troubles politiques en Egypte et à la contagion des révoltes populaires à plusieurs pays de la région.

« A Cushing, les stocks de pétrole brut sont très importants. Il n’y a pas la possibilité de réexporter les surplus, les pipelines acheminent pour l’heure uniquement vers Cushing. A cette situation, s’ajoute la mise en route d’un nouveau pipeline, Keystone, livrant du brut canadien vers Cushing », explique Harry Tchilinguirian, chef de la stratégie sur les matières premières de BNP Paribas Londres. « L’extension de Keystone au 1

erfévrier représente 156.000 barils par jour », confirme Christophe Barret, global analyst pétrole à Crédit Agricole CIB (lire aussi l’entretien). D’autres explications ont cours comme le contournement de taxes sur le brut en Louisiane ou au Texas qui aurait fourni un motif de suralimentation de Cushing.

« Le problème a deux faces, indique Harry Tchilinguirian. L’une est conjoncturelle, c’est l’engorgement de Cushing. L’autre est structurelle. Depuis deux ou trois ans, les raffineurs américains dans le Midwest ont adapté leurs capacités de raffinage pour pouvoir traiter un pétrole plus lourd et moins cher venant du Canada. Ce changement de régime implique que ces raffineurs ont un besoin moindre de Brent, de WTI, ou un brut léger similaire, pour pouvoir satisfaire la demande intrieure, notamment en essence. »

Vers une réduction

Le différentiel entre le WTI et le Brent devrait se réduire sous les 10 dollars « à court-moyen terme » pour Harry Tchilinguirian, et « d’ici au mois d’avril » pour Christophe Barret : « Les raffineries entrent dans une période de maintenance des équipements avant la ‘driving season’. Elles vont traiter plus de brut à partir d’avril. » Pour l’économiste de Crédit Agricole, un ajustement des importations de brut est en cours aux Etats-Unis. Les capacités de stockage ont augmenté de 4 millions de barils l’an dernier. « Elles sont aujourd’hui de 52 millions de barils et 13 millions supplémentaires sont programmés pour 2011 ».

Le Brent connaît lui aussi des problèmes spécifiques, explique Harry Tchilinguirian : « Depuis plusieurs années, la production en mer du Nord est déclinante. Ce déclin soutient les cours et exposera éventuellement le Brent à la prise de positions dominantes. La baisse de la production implique aussi une sensibilité accrue à la hausse du prix du Brent lors d’interruptions de l’offre en Afrique de l’Ouest ou en Méditerranée pour des bruts de qualité similaire dont la valeur dérive du Brent. »

« Ce découplage est dû à des raisons techniques, de stockage aux Etats-Unis, mais aussi aux ‘traders’ », a pu expliquer Mohamed al-Hamli, ministre du Pétrole des Emirats Arabes Unis. A l’avenir, le spread WTI-Brent est appelé à se réduire, estiment les stratégistes. La bonne nouvelle est que cet écart soudain et important n’a pas, selon eux, d’impact sur les raffineurs. Ces derniers se fournissent rarement au prix spot et disposent de programmes de couverture pour les protéger contre les sauts excessifs du marché. Seuls les raffineurs installés à proximité de Cushing sont des raffineurs heureux. 

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