Les petites sociétés de gestion résignées à s’unir

le 03/05/2012 L'AGEFI Hebdo

Pour contrer la crise et le départ d’associés, des gestionnaires indépendants parisiens fusionnent ou s’adossent.

Les petites sociétés de gestion résignées à s’unir

Boutique indépendante cherche partenaire sérieux pour chemin à deux. C’est l’annonce que peuvent désormais passer les membres de l’Association française de la gestion financière (AFG). « Depuis le mois dernier, l’AFG permet à des sociétés ‘acheteuses’ de nouer des contacts via l’espace membres de son site internet », explique Muriel Faure, vice-présidente de l’AFG, en charge de la commission des sociétés de gestion entrepreneuriales (dont la majorité du capital est aux mains de personnes physiques). Une vingtaine de candidats se sont déjà manifestés, indique le syndicat professionnel. En 2008-2009, dans le sillage de la crise des crédits subprime et la perte d’indépendance de maisons emblématiques comme Richelieu Finance et Tocqueville Finance, l’AFG avait déjà listé les prétendants à un rachat ou une vente.

Bis repetita avec la crise de la dette en Europe. « L’industrie de la gestion est entrée dans une phase de consolidation, estime Muriel Faure. Il y aura sans doute plus d’opérations de fusion à l’avenir car la situation actuelle a ouvert les yeux de beaucoup d’acteurs. » La vice-présidente de l’AFG est elle-même en train de fusionner sa société IT Asset Management (AM) avec PIM Gestion. Depuis janvier, plusieurs opérations du même type ont eu lieu à Paris. Les plus visibles touchent la multigestion alternative avec la fusion d’Olympia et de l’américain Kenmar, le rachat d’Héritage AM par Rothschild & Cie Gestion, et celui de Nexar Capital par le suisse Union Bancaire Privée. S’y ajoutent, dans la gestion collective, le rapprochement entre Swan Capital Management et Amilton AM ou la prise de participation du courtier OTCex dans Hixance AM. Dans la gestion de fortune, la Financière Van Eyck a été rachetée par Auris Gestion Privée. D’autres mouvements devraient suivre. « Le marché français comptait 350 sociétés de gestion entrepreneuriales en 2010. Seules 11 dépassaient un milliard d’euros d’encours, et la moitié gérait moins de 150 millions d’euros », relève Muriel Faure. « Nous avons été approchés par des confrères qui craquent après deux crises dures en trois ans. Les faillites sont très rares dans la gestion mais certains ont arrêté de se payer et finissent par fermer ou adosser leur société, constate Marc Renaud, président fondateur de Mandarine Gestion, qui affiche 1,5 milliard d’euros d’encours quatre ans après sa création. Ce phénomène va se poursuivre dans les maisons dont les actifs sont compris entre 50 et 300 millions d’euros. »

Départs d’actionnaires

« Depuis six mois, il y a beaucoup d’opérations de rapprochement ou de changement de contrôle des sociétés de gestion, confirme une source proche de l’Autorité des marchés financiers. Cela peut être dû à une baisse des encours - donc des revenus - qui crée un stress sur le niveau de fonds propres, au départ d’un gérant, d’un dirigeant ou d’un actionnaire, ou encore à la volonté de mettre en œuvre un projet industriel pour sa société. » Difficile de connaître la situation financière des boutiques, la plupart ne publiant pas leurs comptes (ou avec retard). Les opérations récentes semblent en tout cas motivées par la sortie d’un ou plusieurs associés. IT AM a cherché un nouveau partenaire l’été dernier, suite au départ chez Efigest de Geneviève Werner, l’une des associées, et de son adjoint. En mars, le gérant, Dominique Pouliquen, a également quitté la société. « Nous ne pouvons pas encore vous présenter notre nouvelle gouvernance », indique la présidente de PIM, Béatrice Philippe. Peut-être prendra-t-elle du recul après 40 ans de carrière, comme son associé Michel Raud. Elle passe en outre les deux tiers du temps à New York, au siège de Philippe Investment Management, branche américaine du groupe fondé par son grand-père où aucun membre de la famille ne devrait lui succéder.

Du côté de la Financière Van Eyck, « à presque 64 ans, je souhaitais pérenniser l’avenir de ma société et sécuriser ma clientèle, déclare Thierry de Looz Corswarem, son président. J’ai cherché un acquéreur faute de solution interne ». Deux des quatre responsables ont en effet quitté la maison récemment, comme chez Hixance qui a perdu deux de ses quatre associés. « Nous avons ouvert 35 % de notre capital à OTCex pour bénéficier de l’appui d’une institution tout en restant indépendant, déclare Olivier Tugaut, promu directeur général. Le reste des parts est partagé entre notre président Frédéric Peyre, Jean-Noël Vieille qui nous a rejoints récemment comme responsable de la gestion, et moi-même. »

Chez le multigestionnaire Swan Capital, le départ de l’actionnaire de référence a servi de déclencheur. « Amilton (spécialiste de la gestion sous mandat, NDLR) a repris les 58 % détenus jusqu’à présent par un ‘family office’ (SGI, NDLR), fait savoir le directeur général Christophe François. Mon associé et moi aurions pu racheter ces parts mais l’opération était trop importante financièrement. »

Son acquéreur compte « continuer à grossir par croissance externe car le développement organique est limité du fait des conditions de marché, explique Ilana Sayag, présidente d’Amilton. Dans un environnement très concurrentiel et touché par les crises de 2008 et 2011, la taille critique devient essentielle pour les sociétés de gestion entrepreneuriales. Cette exigence est accrue par les contraintes réglementaires et de rentabilité. A partir d’un milliard d’euros d’encours, on peut optimiser son offre et son dispositif ». « Nous visons 500 millions d’encours puis un milliard d’euros contre 360 millions aujourd’hui (240 millions chez Swan et 120 millions chez Amilton) », complète Christophe François. IT AM (150 millions d’encours) et PIM (650 millions) visent aussi la barre symbolique du milliard d’euros cette année, notamment pour être plus visibles auprès des clients internationaux.

ADN commun

Au-delà de l’addition des encours, une nouvelle phase de développement peut s’ouvrir. « Nous allons pouvoir distribuer nos expertise auprès des CGPI (conseillers en gestion de patrimoine, NDLR) grâce aux commerciaux de Swan », se félicite Ilana Sayag. Hixance espère faire le chemin inverse grâce à OTCex, qui n’a pas de pôle de gestion concurrent. « Nous travaillons avec notre nouvel actionnaire pour une mise en relation avec quelques-uns de ses 700 clients institutionnels car nous collaborons à ce jour quasi exclusivement avec des CGPI », indique Olivier Tugaut qui vise 100 millions d’euros d’encours dès cette année, contre 65 millions actuellement. La plupart des maisons recherchent un allié complémentaire mais partageant la même culture. « La Financière Van Eyck avait une dominante plus patrimoniale (orientée sur la fiscalité), alors que nous sommes plus axés vers la gestion de portefeuilles, pointe Marc de Saint Denis, président du directoire d’Auris Gestion Privée. Mais nous partageons la même clientèle, majoritairement composée de vieilles familles parisiennes, d’entrepreneurs, d’associations et de congrégations. » Après la fusion, l’ensemble représentera 670 millions d’euros d’actifs. Chez IT AM et PIM, « nous avons un ADN commun : une gestion actions basée sur le ‘stock-picking’ (sélection de titres, NDLR) de valeurs de croissance à des prix raisonnables, dans le domaine de technologies chez IT AM et dans celui des actions monde chez PIM », précise Muriel Faure.

Parallèlement, l’adossement permet de rationaliser les dépenses. « A terme, nous garderons un seul système informatique et allons rationaliser nos coûts (assurances, abonnements, etc) ; ces synergies porteront leurs fruits en 2013, annonce la patronne d’IT AM. Nous aurons aussi un nouveau nom et de nouveaux locaux. » Hixance va emménager chez OTCex, tandis que Swan s’est déjà installé au côté d’Amilton et la Financière Van Eyck chez Auris. « Nous allons mettre en commun les fonctions commerciales, le marketing, les ressources humaines, la comptabilité et le contrôle interne, détaille Christophe François. Mais nous ne fusionnons pas les deux sociétés pour le moment. Avant le mariage, nous avons opté pour des fiançailles ! » Reste à convaincre les actionnaires non opérationnels de Swan d’apporter leurs titres. « Dans ce métier d’hommes, il faut concilier les intérêts en fonction de la personnalité et de la vision de chacun », rappelle Christophe François.

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