Les pays émergents veulent garder la maîtrise de leur inflation

le 16/12/2010 L'AGEFI Hebdo

La Chine n’hésite pas à décréter des mesures ciblées tandis que l’Inde cherche le dosage adéquat. Les prix de l’alimentation inquiètent.

L’accélération de l’inflation observée cette année dans les pays émergents constitue-t-elle une menace ? Les plus alarmistes se remémorent la fin des années 80, l’inflation galopante qui avait asphyxié l’économie brésilienne provoquant divers plans d’austérité et un changement de monnaie avec l’adoption du real en 1994. L’inflation brésilienne atteignait alors 6.000 % en 1993.

Les ordres de grandeur sont différents aujourd’hui. Après 4,9 % en 2009, Natixis prévoit une inflation brésilienne de 5,4 % pour 2010 et de 4,8 % pour 2011. L’élan de l’après-2008 est en perte de vitesse. Tirant les leçons des précédents accidents, la banque centrale brésilienne a commencé à resserrer sa politique monétaire sans attendre de dérapage. En Inde, en revanche, la poussée des prix se poursuit. L’inflation devrait, selon le ministère des Finances, atteindre 9 % pour l’exercice fiscal qui s’achèvera en mars 2011. De fait, les pronostics vont bon train quant à une nouvelle remontée des taux de la part de la Reserve Bank of India (RBI).

En Chine, les statistiques publiées par les autorités signalent « depuis octobre une montée rapide de l’indice de prix à la consommation : 4,4 % en octobre et 5,1 % en novembre en glissement annuel », relève Bei Xu, économiste de Natixis, sachant que la cible de l’année 2010 est de 3 %.

Les craintes d’une perte de maîtrise de l’inflation viennent de deux secteurs en particulier, dont l’immobilier. Déjà échaudés par plusieurs crises immobilières, les investisseurs scrutent l’évolution des prix du résidentiel. L’augmentation de 8,6 % en un an leur donne du grain à moudre. Or cette statistique cache de « nombreuses disparités suivant les zones rurales ou urbaines », rappelle Guillaume Guidoni, économiste d’Allianz GI Investments Europe. « Les prix ont surtout flambé dans les très grandes villes » et les familles modestes ont difficilement accès au logement. Rééquilibrant la donne, les autorités ont lancé dans l’année des programmes de construction destinés aux bas revenus. Xavier Linsenmaier, gérant zone Asie-Japon d’Acropole Asset Management, explique que « les permis de commercialisation des produits haut de gamme ont été reportés ». Le resserrement de la distribution du crédit immobilier depuis le mois d’avril dernier participe aussi à l’atténuation récente de la hausse. Les volumes de crédit sont surveillés de près : la Banque Populaire de Chine (BPC) a déjà relevé le coefficient des réserves obligatoires à six reprises cette année. Elle vient d’ailleurs d’informer six banques du pays qu’elle prorogeait de trois mois sa hausse sélective en la matière.

Un deuxième facteur conjoncturel d’inflation fortement perçu par la population chinoise « est l’envolée des prix des matières premières et en particulier de l’alimentation, un poids important dans les dépenses des ménages » et qui représente 74 % de la hausse du CPI en novembre, observe Bei Xu (voir le graphique). Ce constat vaut aussi pour l’Inde où les prix des denrées alimentaires pourraient augmenter de 20 % au cours de l’exercice 2010. Une partie de cette flambée s’explique par la spéculation sur les marchés locaux. Cependant, la raison principale est, pour Guillaume Guidoni, « la sécheresse de cet été, les aléas climatiques qui ont réduit l’offre face à une demande croissante ». Si cette poussée tarde à faiblir en Inde, à l’opposé, l’appréciation commence à être maîtrisée en Chine. Les séries de mesures prises par les autorités se révèlent efficaces, à savoir « la baisse des coûts d’approvisionnement avec des subventions pour le transport, ou une surveillance accrue afin d’empêcher les stockages illégaux destinés à la spéculation », rappelle Bei Xu.

Transformation en cours

En définitive, l’inflation sous-jacente chinoise qui exclut les prix des matières premières ressort à1,5 % en un an. Elle monte en douceur mais est à « un niveau faible depuis de nombreuses années », commente Guillaume Guidoni. La hausse des coûts de production des entreprises ne se reporte pas encore immédiatement sur les prix de vente. « Une croissance forte de la consommation des ménages n’est pas pour tout de suite », estime d’ailleurs Bei Xu. Si leur pouvoir d’achat s’améliore grâce à une augmentation des salaires réels plus élevée que l’inflation, « le taux d’épargne atteint le niveau élevé de 29 %. Le souci de couvrir les besoins de retraite, de santé et d’éducation pèse », explique l’économiste d’Allianz. La transformation du modèle chinois est loin d’être achevée et la croissance de la consommation n’est pas suffisamment forte pour provoquer tout de suite un envol incontrôlable de l’inflation.

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