Dossier Profils gagnants spécial gestion d'actifs

On innove toujours à Paris

le 24/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Neuf gérants ont retenu l'attention de L'Agefi Hebdo. Chacun à sa manière a su imprimer sa marque.

On innove toujours à Paris

Qu’est ce qu’un bon gérant ? Paul-Henri de la Porte du Theil, président de l’AFG (Association de française de la gestion financière), a sa définition : « Il doit être suffisamment humble pour peser le pour et le contre d’une décision de gestion, se remettre en question. Mais une fois celle-ci prise, il doit avoir suffisamment confiance en lui pour maintenir sa conviction. » Cette année, pour son dossier profils gagnants, la rédaction de L’Agefi Hebdo a choisi de mettre en valeur neuf managers, sélectionnés pour leur parcours et leur volonté d’inscrire leur gestion et leur fonds dans une démarche innovante. Car l’industrie de la gestion est avant tout une industrie de têtes pensantes. « Outre ses compétences techniques, un bon gérant est quelqu’un qui a de la personnalité et sait communiquer ses idées aux clients », note Nadia Tortel, associée gérant chez Singer & Hamilton.

Sur 15.000 professionnels employés dans l’asset management en France, 4.420 sont des gérants. Ce sont eux qui sont souvent à l’origine de la création de boutiques : parmi les quelque 605 sociétés de gestion actuellement recensées, 60 % sont de type entrepreneurial et 35 nouvelles boutiques ont été créées en 2012… Dans son rapport annuel sur la gestion d’actifs pour compte de tiers en 2011 (publié en novembre 2012), l’AMF (Autorité des marchés financiers) observe que les gérants représentent en moyenne 29 % des effectifs. Une importance liée aux contraintes réglementaires, mais aussi à la structure même des sociétés : la proportion de gérants au sein des effectifs varie du simple au double selon qu’il s’agisse de sociétés gérant moins de 500 millions d’euros d’encours (44 % de gérants dans l’effectif total) ou de sociétés gérant plus d'un milliard d’euros d’encours (23 % de gérants dans l’effectif total). Plus la société gère des encours importants, plus elle est industrialisée et détient des fonctions support, que n’ont pas les plus petites maisons qui recourent à l’externalisation pour ces tâches. L’emploi se caractérise également par une prédominance des professionnels (60 %) ayant un diplôme supérieur ou égal à Bac+5, alors que Paris dispose, contrairement à d’autres places, de diplômes spécifiques à la gestion (à Dauphine et l’Edhec, entre autres).

Difficile de nier le dynamisme et la haute valeur ajoutée de cette industrie. Les chiffres parlent clairement. Reste que leur lecture entraîne des commentaires variés. La multitude de boutiques est tout à la fois la force et la faiblesse de la place. « Le fait d’avoir des gérants, souvent des 'quadras', qui pensent avoir quelque chose à dire en termes de processus de gestion, est un signe très positif de la vigueur de l’industrie », affirme Paul-Henri de la Porte du Theil. « Plus de 600 sociétés de gestion, c’est un signe de vitalité. Tout le monde ne sera pas gagnant, bien sûr, mais à l’exemple de la Silicon Valley, cela peut permettre de faire naître de nouveaux champions », remarque Eric Singer, associé fondateur de Singer & Hamilton. Cette analyse n’est toutefois pas unanime. Car « la gestion française reste une industrie de proximité et est en quête de maturité, relève Pascal Koenig, associé industrie financière responsable asset management. Or la prime va aux gros. Il y a trop de fonds, trop petits. Pourtant, pour s’attaquer à la clientèle internationale, là ou se trouvent les futures sources de collecte, il est nécessaire d'obtenir une taille critique : en dessous d’un milliard d’euros d’encours, cela semble très difficile ». Selon un rapport de l’AFG, 46 % des acteurs (241 sociétés de gestion) gèrent moins de 150 millions d’euros. Les trois quarts des encours sont concentrés par vingt sociétés de gestion françaises, dont une seule est de type entrepreneurial.

Deux douzaines de sociétés de gestion (employant plus de 100 personnes), concentrent près de 50 % de l’emploi direct, tandis que 75 % des sociétés ont un effectif inférieur à vingt personnes. Si la variété du tissu est bien réelle, les sociétés forment un ensemble hétérogène. Et surtout, ce système n’est pas forcément gagnant. « La création de boutiques est aussi souvent le fait de reclassement de gérants qui ont quitté de grandes maisons », note perfidement un autre consultant. « Le marché doit se rationaliser et se structurer, ajoute pour sa part Pascal Koenig. Il faut créer plus de champions aptes à se frotter aux acteurs anglo-saxons ».

Pourtant, l’industrie française porte beau en Europe. Avec 20 % des parts de marché en termes d’encours, à 2.756 milliards d’euros, contre 4.977 au Royaume-Uni (36 % de part de marché) et 1.438 en Allemagne (10 %), selon les chiffres de l’Efama (Europe Fund and Assets Management Association), la France est en deuxième position en termes de place de gestion. Elle génère un total de 83.000 emplois. Selon l’AFG, les sociétés de gestion induiraient 11.000 emplois auprès de prestataires (en direct ou externalisés), environ 48.000 équivalents emplois en distribution et commercialisation de produits, et 9.000 postes de travail dans les métiers associés, dépositaires, comptables, courtiers…. Dans sa sixième revue annuelle de juin 2013, l’Efama estime que l’industrie de la gestion en Europe emploie environ 90.000 personnes en direct, dont 29.500 au Royaume-Uni et 15.000 en Allemagne. En utilisant le multiplicateur de l’AFG, un emploi génère 4,6 emplois dans un service relié, 505.000 personnes travaillent directement ou indirectement dans la gestion en Europe. « La gestion souffre, alors qu’il n’y a jamais eu autant de belles signatures, note Eric Singer. Si la Place de Paris est devenue mineure en banque de financement et d'investissement, ce n’est pas le cas en gestion. »

La France reste attractive pour l’épargne étrangère. Sur 2.600 milliards d’encours gérés en France, 400 viennent de l’étranger. « Les sociétés de gestion françaises sont des localisateurs : des ateliers français, avec de la main-d’œuvre française, gèrent de l’épargne étrangère », souligne Paul-Henri de la Porte du Theil. L’avenir de la gestion française est-il assuré ? Si on peut rester optimiste (L’Agefi Hebdo du 10 octobre), les signaux ne sont pas positifs avec des encours en baisse de 5 % (contre -4 % en Allemagne et +8 % outre-Manche). La gestion française doit aussi innover : « Sur 2.065 fonds en Europe 'large cap', 750 sont français, précise Pascal Koenig. Nous manquons d'expertise sur les classes d'actifs recherchées. La gestion française est reconnue pour sa compétence sur la gestion de taux 'govies', 'aggregate', mais ne dispose pas d'une image encore forte sur le 'high yield' ou le 'global equity' »… L’un des obstacles au développement de l’innovation est aussi la frilosité des investisseurs : « Les institutionnels français, du fait de la réglementation de la Sécurité sociale et de Solvabilité 2, sont plus prudents que leurs pairs anglo-saxons, atteste Paul-Henri de la Porte du Theil. Ceux-ci peuvent réserver des poches beaucoup plus importantes aux 'hedge funds' et au 'private equity' par exemple. » Du coup, la gestion française s’inscrit dans une gestion très classique - actions, 'fixed income', monétaire… - et reste d’autant plus fragile face à l’avalanche fiscale qui la menace. La partie n’est toutefois pas perdue. « Sur le 'minimum variance' ou les fonds de 'loans Real Estate', les sociétés françaises construisent des expertises », explique Pascal Koenig. Des boutiques se montent autour de thématiques spécifiques, « notamment basées sur la recherche académique, la gestion 'quant'et séduisent les investisseurs étrangers », renchérit Paul-Henri de la Porte du Theil. « Les sociétés entrepreneuriales ont clairement une volonté de se démarquer sur des expertises innovantes, note Nadia Tortel. Si les grandes structures sont figées, les petites continuent à recruter » Reste à savoir distribuer les produits au-delà des frontières naturelles. « Et là, les françaises doivent redoubler d'efforts en matière de stratégie marketing », conclut Pascal Koenig.

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