Obama II - Eviter le précipice

le 15/11/2012 L'AGEFI Hebdo

La brutale échéance budgétaire de 600 milliards de dollars début janvier entraînerait l'économie dans la récession.

Barack Obama, le 7 novembre 2012.

Sur le plan de la politique économique, le résultat de l’élection présidentielle américaine n’a pas modifié le rapport de force politique. Barack Obama entame un second et dernier mandat avec un Congrès dont la configuration globale reste inchangée : le Sénat est à majorité démocrate et la Chambre des représentants à majorité républicaine. Avec une différence tout de même. Cette fois, le locataire de la Maison-Blanche va devoir reprendre les discussions avec le Congrès sur la politique budgétaire là où elles en étaient restées il y a un an, après la décision de Standard & Poor’s de dégrader le « AAA » de la dette publique fédérale. Le temps est compté. Il y a urgence à trouver un compromis, à résoudre la question du désormais célèbre fiscal cliff programmé pour le 1er

janvier prochain, et à éviter un saut du haut d’un mur budgétaire de 600 milliards de dollars (4 % du PIB) fait de réductions d’impôts (Bush tax cuts pour 297 milliards), de baisses de cotisations sociales et de réductions dans les dépenses de l’Etat fédéral. Un tel saut dans le vide serait la garantie assurée d’entraîner l’économie américaine dans la récession.

Déception à Wall Street

A l’inverse des marchés financiers européens, Wall Street a manifesté sa mauvaise humeur à la réélection de Barack Obama. A première vue, cela passe pour une marque d’ingratitude. Depuis janvier 2009 et l’entrée en fonction d’Obama, l’indice S&P 500 a en effet progressé de façon linéaire de 67 % et les bons du Trésor ont dégagé un gain 14 % malgré l’épisode de la perte du « AAA » . De leur côté, les grands noms du secteur bancaire (qui avaient soutenu Obama en 2008) se sont cantonnés dans un mutisme à la hauteur de leur déception. Avec la victoire de Barack Obama s’envole l’espoir de rayer d’un trait de plume les nouvelles contraintes règlementaires, Dodd Franck, la Volcker rule ou encore la réglementation des dérivés.

« Déçu, Wall Street n’a pas fait la fête. C’est le paradoxe de l’Amérique actuelle. D’un côté, le consommateur commence tout juste à sentir l’amélioration de la situation économique, notamment du côté de l’immobilier résidentiel. De l’autre, les entreprises sont dans l’aisance financière mais n’ont pas suffisamment confiance, notamment pour investir. Elles considèrent que c’est la Réserve fédérale qui pilote l’économie américaine. C’est le syndrome d’une présidence qui promet beaucoup et délivre peu », explique Christopher Potts, directeur de la stratégie de CAI Cheuvreux. « La contribution financière de Wall Street à la campagne de Romney a été trois fois plus importante que les fonds alloués à la campagne d’Obama. Son choix était clair. Plus généralement, les entreprises manquent de visibilité réglementaire et budgétaire et elles considèrent que ce manque de clarté va perdurer. Comme d’habitude, les marchés ont horreur de l’inconnu », indique Martin Gagné, gérant du fonds US equities chez Mirabaud. « Dans l’immédiat, ce qu’attend Wall Street, poursuit Christopher Potts, ce sont simplement des signaux sur des négociations entre démocrates et républicains concernant le mur budgétaire. Montrez un esprit constructif et soyez ouverts au compromis ! »

La session du canard boîteux

Le déficit budgétaire de l’Etat fédéral vient d’aligner quatre années à plus de 1.000 milliards de dollars (1.100 milliards pour l’exercice clos le 30 septembre 2012, soit 7 % du PIB, contre 8,7 % en 2011 et 10,1 % en 2009, des niveaux jamais vus depuis 1946). Une attitude de conciliation de la part de la classe politique sur le budget serait donc un minimum. Pourtant, il n’est pas du tout assuré que la lame duck session (la dernière session des parlementaires sortants dite « du canard boîteux » qui débute fin novembre dans l’attente de l’installation du nouveau Congrès début janvier) trouve un début de résolution concrète au fiscal cliff. « Le Congrès sortant pourrait décider une extension temporaire des réductions fiscales arrivant à échéance et un report des coupes automatiques prévues dans les dépenses », entrevoit Aneta Markowska, économiste de Société Générale CIB. L’échéance pourrait être « repoussée de trois à six mois, précise Aneta Markowska. Ce délai permettrait à la nouvelle administration et au nouveau Congrès de négocier un accord budgétaire à long terme permettant de placer la dette publique sur une trajectoire soutenable. Dans le même temps serait négocié un relèvement du plafond de la dette qui doit être atteint fin janvier - début février ». Symbole du contrôle parlementaire sur l’endettement public, le Trésor américain doit solliciter le Congrès à intervalles réguliers pour relever le plafond de la dette (aujourd’hui de 16.394 milliards de dollars). Ce qui, en principe, n’est qu’une formalité (une centaine de relèvements depuis 1917) a donné lieu au psychodrame de l’été 2011 et à la dégradation de la note des Etats-Unis. Pour Kevin Logan, chef économiste Etats-Unis de HSBC, la probabilité est forte pour que « le 'lame duck' décide de reporter plusieurs décisions concernant le mur budgétaire sur 2013 ». Le CBO (Congressional Budget Office) indiquait le 8 novembre que ne rien faire à propos du fiscal cliff - c’est-à-dire supprimer les coupes automatiques, renouveler les Bush tax cuts, etc. - ajouterait 2,25 points de croissance au PIB l’an prochain.

Quant aux décisions de politique budgétaire à moyen-long terme, « elles pourraient être prises en fin d’année 2013 », ajoute l’analyste de HSBC. C’est précisément ce type d’engagement que les agences de notation attendent. « Pas de lune de miel pour le président Obama », titrait une note de Fitch au lendemain de l’élection. Consciente du danger du mur budgétaire qui pourrait amener le taux de chômage à plus de 10 % de la population active, Fitch demande à l’Administration de contourner l’obstacle et prévoit pour 2013 une réduction du déficit de 1,5 point, le préalable à une stratégie de réduction du déficit fédéral à moyen terme. Car sans action politique, poursuit l’agence, la dette fédérale négociable (held by the public) sur les marchés pourrait passer rapidement de 75 % du PIB actuellement à 90 % dans quelques années.

Taux ou assiette

Quoi qu’il en soit, reporté de quelques mois et renégocié, le mur budgétaire ne mesurera pas 4 points de PIB, mais plutôt entre 1 % et 1,5 % de PIB, selon plusieurs analyses d’économistes, au motif que les responsables américains n’ont certainement pas l’intention de sacrifier la croissance économique sur l’autel de l’austérité budgétaire. La pression fiscale pourrait être alourdie pour les plus gros revenus. Barack Obama s’est engagé il y a déjà plusieurs mois à reconduire partiellement les allègements d’impôts de l’administration Bush décidés en 2001 pour une durée de dix ans. Ils seraient supprimés pour les ménages aux revenus supérieurs à 250.000 dollars (un couple). Pour ces contribuables, la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu serait portée de 35 % à 39,6 %. Pour les revenus du capital (la deuxième série de Bush tax cuts de 2003), le taux supérieur d’imposition des plus-values à long terme passerait de 15 % à 20 %. Quant aux dividendes, le taux d’imposition serait aligné sur le barème de l’impôt sur le revenu (donc au taux marginal de 39,6 %) contre un taux de 15 % actuellement. Le CBO rappelait opportunément ces derniers jours que les recettes fiscales représentent aujourd’hui à peine plus de 15 % du PIB pour une moyenne de 18 % ces quarante dernières années (et 20 % en 2007). Les républicains semblent déjà avoir mis de l’eau dans leur vin pour ce qui concerne leur opposition systématique à toute hausse d’impôt. Leur contorsion consisterait à accepter une hausse des recettes fiscales par un élargissement des assiettes.

Aux Etats-Unis, un nouveau président détient un pouvoir de nomination sur quelque 8.000 postes de fonctionnaires. Pour les plus prestigieux, les journaux (Wall Street Journal, New York Times...) en font leurs choux gras. Avec l’élection de Barack Obama, Ben Bernanke (pourtant à l’origine un républicain), le président de la Réserve fédérale, est conforté dans ses choix de politique monétaire non conventionnelle. On prête à l’actuel président de la Fed l’intention de ne pas demander le renouvellement de son mandat qui arrive à échéance en janvier 2014. Warren Buffett, le célèbre patron de Berkshire Hattaway, a souhaité la reconduction de Ben Bernanke, allant jusqu’à suspecter ce dernier de chercher à se faire prier. Pour lui succéder le cas échéant, plusieurs noms circulent, pour l’essentiel des vice-présidents de la Fed qui ont soutenu Ben Bernanke dans sa politique d’assouplissement quantitatif : Donald Kohn, Roger Fergusson, Alan Blinder et surtout Janet Yellen, la grande favorite. Pour le poste de secrétaire au Trésor, Timothy Geithner a d’ores et déjà déclaré qu’il n’était pas candidat à sa succession. La situation est moins claire et plusieurs noms circulent (Erskine Bowles, Jack Lew, Roger Altman, Gene Sperling) dont les caractéristiques communes sont d’avoir œuvré dans les rangs démocrates et dans différentes commissions budgétaires et fiscales du Congrès ou de la Maison-Blanche. Autant de compétences indispensables pour attaquer une falaise.

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