L'analyse de... Jean-Paul Betbèze, senior advisor Crédit Agricole SA

Les nouveaux risques de la désintermédiation

le 21/02/2013 L'AGEFI Hebdo

Nous sommes bien placés pour connaître les anciens : le mot

subprimeest encore dans nos têtes, et plus encore dans notre réalité. En ces temps anciens, dix ans, pour éviter que les banques (américaines pour la majeure part) ne portent à leur bilan les crédits faits à l’immobilier, ces crédits avaient été vendus, structurés, puis revendus à des institutionnels (gestionnaires d’actifs, fonds de pension, compagnies d’assurances)… Evalués, tranchés, structurés, « ratés », ils étaient devenus méconnaissables. Parfaits… jusqu’au moment où leur vraie nature est apparue.

Pour éviter la récidive, une bonne solution aurait pu être de demander aux banques de garder une part significative des crédits qu’elles accordaient, donc d’assumer une part significative du risque d’origination - et de le surveiller. Bien sûr, cela aurait renchéri le coût du crédit, freiné la reprise, mais au moins changé les comportements des acteurs. Le choix des autorités bancaires a plutôt été de réguler davantage que de surveiller mieux, comme toujours. On va ainsi demander aux banques de disposer de plus de fonds propres, de façon à freiner leur capacité à faire du crédit et à gager mieux les crédits bancaires. On aura reconnu Bâle 2 et 3 ; l’histoire ne s’arrête pas là.

Les banques ont désormais le choix, théorique, entre faire autant de crédit plus cher, ceci permettant de maintenir la rentabilité de leurs fonds propres, ou faire moins de crédit aussi cher, avec le même objectif de rentabilité. Mais, en récession, les banques ne peuvent monter leurs taux d’intérêt. Elles vont donc revoir leurs conditions d’octroi de crédit, en demandant plus de garanties, sachant en même temps qu’elles devront mobiliser plus de fonds propres. On a pu ainsi dire que les banques se montrent plus exigeantes, certains allant même jusqu’à parler de credit crunch.

Faux, car c’est oublier la baisse des taux nominaux qui conduit les banques à devenir nécessairement plus précises dans l’octroi de crédit, face à leurs marges nominales faibles, sachant en outre que les taux longs sont en train de remonter, devant les risques politiques et électoraux croissants de la zone euro.

Faux surtout, car c’est oublier que les gestionnaires d’actifs sont repartis en quête de rentabilité, ne pouvant se satisfaire des « taux sans risque » des pays sûrs (Allemagne et France) et n’envisageant plus d’aller se porter sur des achats de titres à moyen et long terme du sud. Liquidités en quête de rendement d’un côté, banques précautionneuses de l’autre, entreprises qui commencent à aller mieux et qui envisagent d’investir enfin : comment résoudre cette équation ? En désintermédiant les banques, mais cette fois pour financer les entreprises, non plus l’immobilier. Les très bonnes signatures corporatese mettent ainsi à proposer aux institutionnels des financements à échéance bullet(in fine, NDLR), puis les bonnes signatures, en attendant les moyennes, et enfin les « autres ». Les durées de crédit sont de sept ans. Les banques montent l’opération et prennent des commissions.

Mais elles doivent garder une part de ce papier, pour ne pas être accusées de refaire du subprime, aussi parce qu’elles se sont engagées à ne plus revenir aux titrisations totales du passé (récent), enfin parce que le régulateur le demande. Puis, avec la concurrence, les conditions faites aux corporatesbaissent, donc le rendement des portefeuilles crédit gardés par les banques.

Attention : ces crédits que gardent les banques, comme part de leur nouveau travail de titrisation, ne sont pas les mêmes qu’avant. Ils sont bullet, ce que veulent les assureurs, ce qui fait porter un risque final élevé aux banques, car sans remboursement intermédiaire. Les structures bancaires peuvent ainsi se déformer de plus en plus du côté des crédits… Si le processus se poursuit, il n’en est qu’à ses débuts, nous allons vers des coûts de financement des entreprises qui vont diminuer - elles seront satisfaites. Mais les marges bancaires vont être rognées, avec une structuration des remboursements qui va accroître le risque final. Au total, il y aura moins de crédit dans l’économie, plus de risque final chez les intermédiaires, plus de risque final et de risque de transformation chez les banques, avec des fonds propres plus importants, donc moins rentabilisés à moyen terme. C’est donc cela qui était recherché par Bâle 3 et Solvabilité 2 ? Affaiblir banques et assurances, sans dynamiser le crédit ? Il aurait mieux valu le savoir au début.

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