Dossier TURQUIE

Le nouveau « BRIC * » européen

le 13/01/2011 L'AGEFI Hebdo

Les indicateurs économiques turcs sont au vert. Le pays tire les dividendes de ses réformes structurelles.

La Turquie s’affirme de plus en plus comme la puissance émergente de l’Europe. Pourtant, les négociations d’adhésion avec l’Union européenne (UE), engagées fin 2005, traînent en longueur. Sur les 35 chapitres de négociations, seuls 13 sont ouverts et 18 sont bloqués. Aucun n’a été ouvert sous la présidence belge de l’Union terminée fin 2010. La 16eéconomie du monde affiche une croissance impressionnante, largement supérieure à celle de l’UE. Son PIB a progressé de près de 8 % en 2010 selon plusieurs estimations, après une baisse de 4,7 % en 2009, soit la meilleure performance de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La croissance devrait même rester supérieure à 5 % en 2011 et en 2012, selon l’OCDE. A côté, l’UE fait pâle figure avec +1,8 % en 2010 et +1,7 % en 2011, selon les prévisions d’Eurostat. « On s’attendait à une forte croissance, mais pas si forte, assure Pelin Yenigün-Dilek, chef économiste de Garanti Bankasi. Cela s’explique par la reprise de la demande intérieure, soutenue par le faible niveau des taux d’intérêt et par l’afflux de capitaux étrangers dans un environnement favorable aux pays émergents. »

Sous contrôle

Le « tigre anatolien » s’est rapidement remis de la crise grâce aux réformes structurelles mises en œuvre après celle de 2001. Les banques, rentables et bien réglementées, n’ont pas eu besoin de l’aide de l’Etat et ont continué à financer l’économie. Elles ont augmenté leurs prêts de 32 % en valeur en 2010, profitant de la forte baisse des taux d’intérêt. Le taux principal de la banque centrale est passé de 16,75 % en octobre 2008 à 6,5 % fin 2010. Et le taux de l’obligation d’Etat à 2 ans s’élève désormais à près de 7 %, contre 16 % début 2009. Dans le même temps, la qualité des actifs des banques s’est améliorée. Le taux de prêts non performants, monté à 5,3 % au plus fort de la crise, est tombé à 3,7 % fin 2010. De plus, le secteur a encore un important potentiel de croissance : les passifs des ménages ne représentaient que 15 % du PIB en 2009, contre 64 % dans la zone euro.

La banque centrale a également réussi à ramener l’inflation à un niveau historiquement bas (7,3 % en novembre 2010, contre une moyenne de 71,6 % entre 1995 et 2001, et de 12,5 % entre 2002 et 2009). « Elle a mené une politique crédible et a réussi à instaurer un ciblage de l’inflation, note François Faure, responsable adjoint de l’équipe risque pays de BNP Paribas CIB. Actuellement, son noyau dur a tendance à décroître. Mais son profil reste très volatil à cause des matières premières et de l’évolution des changes. » La banque centrale cible une inflation de 5,5 % à la fin de l’année.

Sur le front des finances publiques, la situation est aussi sous contrôle. La dette publique, largement détenue par les résidents, a été contenue à 45,5 % du PIB en 2009, selon la définition de l’Union européenne, contre 73,7 % en 2002, l’objectif étant d’atteindre 42,3 % en 2010. Et le gouvernement compte limiter son déficit budgétaire à 2,8 % du PIB en 2011, contre 4 % en 2010. « Il aura moins besoin d’emprunter et la charge des intérêts sera moins élevée, explique François Faure. Cela devrait permettre au ratio d’endettement de retrouver sa tendance baissière et de s’établir à 40 % du PIB dans deux ou trois ans. » Autre signe révélateur, après de longues discussions, le gouvernement n’a finalement pas fait appel au Fonds monétaire international (FMI) pour traverser la crise. Ankara souhaite même rembourser les dernières sommes dues à l’organisation de Washington, soit près de 6 milliards de dollars, d’ici à fin 2012.

Dans ce contexte, la plupart des économistes estiment que les agences de notation pourraient relever la note de la dette turque dans la catégorie « investissement » après les élections générales de juin 2011, ce qui pourrait attirer encore plus de capitaux étrangers dans le pays. Aujourd’hui, la Turquie est notée BB/Ba2/BB+.

Seule ombre au tableau, le déficit de la balance courante s’est à nouveau creusé en 2010, à 5,4 % du PIB selon les prévisions du gouvernement, la demande intérieure progressant plus vite que la demande extérieure. « Les exportateurs dépendent essentiellement de l’Union européenne, même s’ils diversifient leurs marchés, notamment dans les pays voisins, constate Izlem Erdem, responsable de la recherche économique à Türkiye Is Bankasi. L’UE représente environ 47 % des exportations turques, comparé à 50 % avant la crise. » D’autre part, la Turquie importe la majeure partie de ses biens intermédiaires et de son énergie.

« L’épargne domestique n’est pas suffisante pour financer le déficit de la balance courante, donc nous devons importer des capitaux étrangers, observe Izlem Erdem. La principale inquiétude est que ce sont des capitaux à court terme, surtout des investissements de portefeuille et des dépôts de non-résidents dans les banques turques. La question est de savoir si c’est soutenable. » Au total, la Turquie a reçu 40 milliards de dollars de flux privés en 2010, dont seulement 8,5 milliards d’investissements directs (IDE), selon les estimations de l’Institut de finance internationale.

Les investisseurs étrangers sont attirés, comme dans les autres pays émergents, par les rendements offerts en Turquie. L’indice ISE 100 de la Bourse d’Istanbul a gagné 25 % en 2010. « L’histoire de la croissance de la Turquie séduit les investisseurs, se réjouit Namik Aksel, PDG de HSBC Asset Management Turkey. Le passage du pays en catégorie ‘investissement’ devrait drainer plus de capitaux car les fonds de pension seront autorisés à investir directement dans des actions turques. De plus, les investisseurs locaux, qui ne placent que 3 % à 4 % de leur épargne en Bourse, vont probablement y investir plus étant donné les faibles taux d’intérêt. » Cet afflux de capitaux pousse la livre turque à la hausse (+3,9 % contre l’euro en 2010). « Pour l’instant, son appréciation n’est pas un problème, affirme Guillaume Tresca, stratégiste chez Crédit Agricole CIB. Mais son taux de change effectif réel est revenu à son niveau de 2008, cela pourrait bientôt devenir gênant pour les exportateurs. »

Une politique non orthodoxe

La banque centrale est très inquiète de l’entrée de ces capitaux volatils. Elle a donc baissé les taux d’intérêt, tout en augmentant les ratios de réserves obligatoires des banques pour réduire la liquidité et les pressions inflationnistes. « Le gouvernement ne veut pas mettre en place un contrôle des capitaux, c’est donc à la banque centrale de prendre des mesures, estime Guillaume Tresca. Mais c’est une politique non orthodoxe et assez risquée compte tenu du niveau actuel de la croissance. Cela pourrait augmenter la demande intérieure et creuser le déficit courant. » Les autorités monétaires estiment que leur politique « n’est pas expansionniste » et s’attendent même à ce que l’inflation baisse à court terme. « Elles sont très confiantes sur le sujet, nous sommes plus prudents, indique Sengül Dagdeviren, chef économiste d'ING Bank Turkey. L’inflation va probablement repartir à la hausse dans la seconde moitié de 2011, en particulier à cause des prix de l’alimentation et de l’énergie. La banque centrale pourrait avoir besoin de resserrer sa politique plus tôt en 2011. »

La Turquie fait également face à des problèmes plus structurels, à commencer par son marché du travail. Le taux de chômage reste élevé, même s’il est retombé à 11,3 % en septembre 2010 après le pic de 16,1 % en février 2009. Autre souci, la persistance du secteur informel (entre 25 % et 30 % du PIB). « Maintenant que la reprise est bien enclenchée, une occasion unique s’offre d’engager des réformes structurelles à la faveur de la forte baisse des taux d’intérêt réels, les investisseurs internationaux ayant reconnu la solidité des paramètres fondamentaux de la Turquie », juge l'OCDE.

*Brésil, Russie, Inde, Chine

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