Dossier Finance durable

Notations extra-financières, à chaque agence son mode opératoire

le 09/12/2010 L'AGEFI Hebdo

Dans un marché de l’investissement socialement responsable (ISR) en croissance, ces sociétés recherchent encore leur « business model ».

Marque extérieure du bon comportement des entreprises, la notation extra-financière est un préalable à l'afflux de capitaux émanant d’investisseurs éthiques. L’une des missions des agences de notation extra-financière est donc de jauger ce que la note financière ne met pas en avant : la performance socialement responsable des entreprises. Pour ce faire, les modes opératoires diffèrent. Sur la petite dizaine d’agences implantées en France, peu officient sur le « mode sollicité » qui consiste pour une société à demander à être évaluée. « Nous n’opérons que sur ce mode, explique Patrick Jolivet, directeur de la recherche chez BMJ Ratings, la seule agence française ayant choisi cette voie dès le départ. De grands groupes cotés tels qu’Essilor, Veolia Environnement, Eiffage nous sollicitent chaque année afin que leur note soit actualisée. » Ces missions, facturées aux entreprises, nécessitent « de passer deux à trois mois au sein de la société, relève Mathieu Weiss, directeur de la notation corporate. Il apparaît difficile de mesurer sa performance extra-financière sans vérifier sur place si ses intentions ne se limitent pas aux seules velléités de communication. »

Se déplacer in situ pour examiner si les bonnes pratiques sont bien réelles est aussi le credo d’EthiFinance qui, jusqu’à cette année, fonctionnait selon le « mode déclaratif ». La notation déclarative consiste à analyser la politique socialement responsable d’une entreprise sans que celle-ci l’ait souhaité, sur la base d’informations publiques. Au sein d’EthiFinance, trois quarts de l’activité s’articulaient autour de ce savoir-faire sur la demande explicite de gérants de fonds (170 entreprises toutes capitalisations et pays d’origine confondus), le quart restant provenant de l’activité de conseil auprès d’institutionnels (Caisse des dépôts, Macif Ile-de-France…) : « Nous réalisions des évaluations sur mesure intégrant entretiens et visites sur site », relate Emmanuel de La Ville, directeur général de l’agence. Depuis quelques mois, « quatre groupes non cotés nous ont approchés afin que soit étudiée et notée leur responsabilité sociale », poursuit-il. Parmi ces nouveaux clients, Ofi Private Equity et Axa Private Equity, mais aussi la Maif et un Ehpad (Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) à Bordeaux. « Nous allons développer cette approche, projette-t-il, même si elle est coûteuse pour la société, en raison de déplacements au cœur de l’entreprise. Mais je crois à la valeur ajoutée de ces visites. »

Concentration

Une conviction qui résonne comme un tacle à l’un des leaders du secteur. Fondé en 2002, Vigeo propose deux types d’activités. Vigeo Rating établit des analyses ISR, des notes d’entreprises et des indices de référence tandis que Vigeo Enterprise produit des audits en responsabilité sociale d’entreprises et collectivités. « Nous notons près de 1.600 entreprises situées dans les économies développées, comptabilise Estelle Mironesco, directrice de Vigeo Rating. La cinquantaine d’analystes travaille sur un univers de notation qui est celui des indices Stoxx et MSCI, à partir de documentations publiques. Informations que nous croisons avec des avis obtenus auprès des acteurs de terrain que sont les ONG (organisations non gouvernementales, NDLR) et les syndicats. » Cette volonté de ne pas se rendre sur place, Estelle Mironesco l’explique par la difficulté d'aller dans des multinationales dont les filiales se déploient partout dans le monde, « et une appréciation plus fine de la réalité locale lorsque ces informations sont issues de parties prenantes ».

Si Estelle Mironesco souligne avec force que toutes ces études sont rémunérées par les seuls investisseurs, la problématique du conflit d’intérêts avec l’activité de Vigeo Enterprise se pose en filigrane. « Nous avons mis en place des règles de confidentialité strictes entre les deux activités, précise-t-elle. Et notre conseil scientifique composé de personnalités externes peut être amené à tout moment à vérifier la stricte application de nos processus de notation. » Du côté d’EthiFinance, on indique que si la situation se produisait, le dossier serait traité par deux analystes différents, tandis que BMJ Ratings, plus radical, s’interdit toute forme de conseil. Pourtant, l’activité de conseil apparaît comme particulièrement lucrative dans une industrie qui cherche encore son business model. En témoigne la vaste concentration du secteur. En février 2009, Innovest France rejoignait le groupe RiskMetrics et, cinq mois plus tard, BMJ Ratings devenait filiale à 100 % de Ginger. « Notre vocation n'est pas d’enrichir nos sociétaires, mais de croître tout en respectant l’équilibre de nos comptes », confie Emmanuel de La Ville, qui souligne pouvoir facturer ses prestations quasiment à prix coûtant. La clé de la pérennité et de l'indépendance serait-elle à ce prix ?

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