L'invité de L'Agefi

De la nationalisation à la répression de l’épargne

le 07/03/2013 L'AGEFI Hebdo

La sortie de crise passe par une reconnaissance du rôle de l’épargnant et de l’investisseur.

Philippe Crevel, secrétaire général du Cercle des Epargnants

Face à la raréfaction des ressources fiscales du fait d’une exploitation trop intensive, les gouvernements, ces dernières années, ont décidé de recourir au filon de l’épargne française afin de financer leurs politiques. Ils y sont incités car avec un taux d’épargne de 16 % et un patrimoine supérieur à 10.000 milliards d’euros, les Français comptent parmi les meilleurs épargnants de l’Union européenne. Au-delà des mesures d’alourdissement de la fiscalité, les pouvoirs entendent orienter l’épargne à travers un double processus, la nationalisation des dettes et la répression financière.

La nationalisation des dettes est très en vogue au sein de l’Union européenne. Elle permet aux Etats de se financer à partir de l’épargne nationale. Ce mouvement est une des conséquences de la crise des dettes souveraines. Ce processus en cours en Italie ou en Espagne concerne, certes à moindre échelle, la France. Perçue de manière positive, cette nationalisation de la dette comporte plusieurs dangers. Les institutions financières sont plus fortement exposées aux risques portant sur la dette de leur pays d’origine. En cas de problème, l’ensemble de l’édifice financier national pourrait être fragilisé. La diversification des placements constitue toujours la meilleure des garanties. Par ailleurs, l’orientation de l'épargne au profit de l’Etat s’effectue au détriment des entreprises au moment même où elles sont confrontées à une raréfaction du crédit. Cet effet d’éviction est d’autant plus nuisible que les entreprises françaises doivent investir pour se repositionner sur le haut de gamme. Cette nationalisation pénalise surtout les épargnants car l’Etat, en s’appuyant sur les nouvelles normes prudentielles favorisant le placement en titres publics, délivre une rémunération minimale. Les faibles taux d’intérêt permettent ainsi de limiter le montant du service de la dette. Cette technique est appelée répression financière. En substituant des lignes d’emprunt à faible taux aux obligations ayant des taux à 5 %, voire 7 % ou 8 %, arrivant à terme, l’Etat réalise de substantielles économies sur le dos des épargnants. Effet pervers de cette nationalisation et de cette répression, les Etats peuvent être tentés de gagner du temps pour l’assainissement de leurs finances publiques.

Au-delà de la gestion de sa dette, l’Etat tente également de faire main basse sur une partie de l’épargne en encourageant les Français à opter pour les livrets défiscalisés. Le doublement du plafond du Livret de développement durable (LDD) et le passage du plafond du Livret A de 15.300 à 22.950 euros ont, en effet, conduit à renforcer la propension des Français à placer leur argent à court terme. L’objectif du gouvernement est de faciliter le financement du logement social et de la nouvelle banque publique d’investissement. Les Français ont répondu positivement à cette sollicitation avec une collecte nette de près de 50 milliards d’euros en 2012 pour ces deux produits. Il y a fort à parier que ce mouvement se poursuive en 2013 malgré la baisse du rendement de l’épargne défiscalisée. Le système de l’épargne défiscalisée à la française est un tour de force coûteux. Il convient, en effet, d’assurer à tout moment la garantie du capital et la liquidité parfaite de l’épargne. Il faut aussi transformer de l’épargne court terme en ressources longues pour le logement social ou pour les PME. La Caisse des dépôts, qui centralise une grande partie du Livret A et du LDD, doit mettre de côté la moitié de l’épargne collectée transformée en titres courts ou en titres d’Etat. En outre, il faut rémunérer les intermédiaires et intégrer les coûts de transformation. Ce processus coûteux incite les gouvernements quels qu’ils soient à tenter de réduire le taux de rémunération du Livret A. Avec ce dernier, l’épargnant fait avant tout un don à l’Etat. Cette machinerie ne contribue pas à une allocation optimale de l’épargne. De rapport en rapport, il est demandé de favoriser l’épargne longue, en particulier celle destinée aux entreprises. Pris entre de multiples contraintes, il n’est pas étonnant que l’épargnant français soit un peu déboussolé en ce début d’année comme en témoignent les résultats de l’enquête du Cercle des Epargnants. Il souhaite gérer de manière plus dynamique son épargne tout en ne sachant pas trop vers quel produit se tourner. Il est conscient qu’il devra épargner plus pour sa retraite mais que l’instabilité fiscale récurrente constitue une réelle menace. L’épargne, qui est une renonciation au présent et un investissement pour demain, repose sur la confiance et la liberté. La sortie de crise passe par une reconnaissance du rôle de l’épargnant et de l’investisseur et cela au-delà des rapports et recommandations.

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