L'analyse de... Mathilde Lemoine, économiste, directeur des études économiques et de la stratégie marchés d’HSBC France

Le mythe de la croissance venue d'ailleurs

le 13/03/2014 L'AGEFI Hebdo

Depuis le début de la crise, il n’est pas question d’analyser la situation économique, mais de savoir si les uns et les autres sont dans le camp des optimistes ou dans celui des pessimistes. Il n’est pas non plus question d’établir un constat partagé quand l’analyse de la situation nécessite des hypothèses qui peuvent différer en fonction de l’appréciation de la situation, mais d’établir des camps du « pour » et du « contre ». Pourtant, le refus de l’analyse et l’attente du retour de la croissance « venue d’ailleurs », des Etats-Unis ou des émergents en fonction de l’évolution des indicateurs, alimentent l’incertitude et éloignent la perspective d’une croissance riche en emplois.

Chacun a sa vérité mais il est possible d’établir un diagnostic. Prenons l’exemple de l’impact de la crise. Il n’est toujours pas question de savoir si elle a un impact sur le niveau du PIB potentiel et/ou sur le rythme de croissance des économies de la zone euro. Or, les politiques économiques à mettre en place dépendent de telles analyses. Les récents indicateurs montrent que certains secteurs ont retrouvé leur niveau de production et de rentabilité d’avant-crise alors que d’autres se restructurent. Pour ces derniers, l’augmentation de la demande par celle des dépenses publiques n’aura pas d’effet puisque le problème est l’inadéquation des produits fabriqués ou des services rendus à l’évolution des goûts et des besoins des consommateurs. Soutenir ces activités permettra seulement de prolonger l’ajustement et donnera aux salariés l’opportunité de se reconvertir si un accompagnement sérieux est mis en place. Reconnaître les mutations économiques et technologiques ne relève pas d'une forme d’impuissance, mais est un moyen de mettre en place les outils adaptés. Ne pas le faire alimente l’incertitude et augmente la probabilité que l’effet négatif de la crise sur le potentiel d’activité soit définitif.

Deux autres « simplifications » entretiennent l’incertitude, celle de la compétitivité et celle concernant la déflation. Il suffirait de réduire les coûts de production ou que la Banque centrale européenne (BCE) intervienne pour que la confiance revienne. Or c’est précisément ce genre de mantras qui nourrit la défiance. Le débat sur la compétitivité tel qu’il est posé en France depuis les années 1990 donne le sentiment qu’il suffit de baisser le coût du travail pour que la croissance revienne. Si la baisse des charges a des effets à court terme sur l’emploi peu qualifié, il est faux de penser que le reste de l’économie est figé et que les autres entreprises vont se retirer des différents marchés en attendant ! Si les autres pays continuent de se développer, le prix des importations va croître. C’est ce qui s’est passé ces dernières années. Le gain de marge lié à la baisse des coûts de production risque, une fois encore, de s’effacer au fil des années. Si de telles politiques permettent de limiter les destructions d’emplois dans certains secteurs, voire d’en créer, c’est au prix d’un appauvrissement relatif de la France. Pourquoi ne pas, là aussi, établir un constat partagé pour éviter que la seule perspective à moyen terme soit la baisse des coûts salariaux et non l’amélioration de la productivité ? Pourquoi ne pas regarder les autres composantes de l’augmentation des coûts de production qui représentent une part plus importante de la production en valeur comme les consommations intermédiaires de services et de biens ?

Quant au débat sur le risque de déflation, il se réduit au « pour ou contre », optimiste contre pessimiste, avec la BCE comme sauveur. Or, il ne s’agit pas, là encore, de faire un pari sur l’avenir, mais d’analyser pour mieux comprendre, appréhender. Certains faits sont troublants. Depuis un an, l’inflation est le plus souvent inférieure aux anticipations et le crédit aux entreprises recule. Le prix du pétrole et les hausses passées d’impôts sont souvent mis en avant pour expliquer la faiblesse de l’inflation mais le ralentissement des coûts unitaires du travail en zone euro explique une part importante de la décélération de l’inflation sous-jacente comme la mise en œuvre tardive de l’Union bancaire. Pourquoi ne pas en débattre pour affiner l’analyse de la situation? Le simple fait d’attendre que « ça » passe n’est pas sans conséquences. Premièrement, l’incertitude va rester élevée et continuer de peser sur les perspectives d’investissement. Deuxièmement, la croissance nominale va rester faible, ce qui va gonfler le ratio dette publique/PIB. Enfin, la productivité globale des facteurs devrait être durablement plus malingre car le déficit d’investissement s’accumule. En revanche, la différenciation entre ceux qui adaptent leurs stratégies de politique économique ou d’entreprise à ce « new normal » et ceux qui ne le font pas risque d’être de plus en plus prégnante.

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