L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

Du mouvement des prix

le 27/01/2011 L'AGEFI Hebdo

Les coopératives agricoles ont choisi de s’en émouvoir, Nicolas Sarkozy entend en faire un point fort de la présidence du G20, des acteurs discrets mais notables de la finance de marché estiment, anticipent et actualisent…

De toute évidence le sujet des prix alimentaires et des terres arables est majeur. L’actualité la plus récente le rappelle ; si les émeutes de la faim qui se sont déclenchées au Mozambique en septembre dernier ont été vite réprimées (notamment grâce à la suspension des téléphones portables et des réseaux sociaux), la hausse des prix des aliments de base explique sans doute une part de l’insurrection tunisienne. La question politique, ethnique ou religieuse explique moins directement les tensions montantes que la nouvelle et déroutante augmentation du prix de certains produits alimentaires de base, qu’il s’agisse des céréales, de la tortilla mexicaine, du kat yéménite ou des galettes éthiopiennes… Le calcul est simple ; que produit un doublement du prix de riz dans des sociétés où le budget alimentaire, essentiellement consacré à l’achat de cette denrée, représente 50 % du revenu disponible ?

Il est facile de dramatiser le sujet, de prédire le retour de la famine, ou au contraire d’anticiper la fortune pour les organisations européennes, peu dépendantes de l’eau, du climat, et structurellement exportatrices. Il est aussi facile d’aligner les chiffres ; la Chine, le Qatar, l’Arabie Saoudite, l’Inde font figure de dévoreurs de terres, tandis que les cibles africaines suscitent toutes les convoitises. Il est plus facile d’incriminer ces puissances de l’ombre, gérants de fonds, et pire, de hedge funds, arbitragistes et vendeurs de couverture, et de dénoncer la financiarisation de l’agriculture. Et certains ne s’en privent plus. Dans la réalité, des facteurs structurels et conjoncturels jouent dans le même sens, pour provoquer et l’intérêt et la hausse des prix : les terres arables sont inégalement réparties à la surface de la Terre, et certains pays en sont cruellement dépourvus - c’est le cas de la Chine - ; la fuite de maints investisseurs et gérants loin du papier financier ; l’aspect fictif des prix du marché international, pour l’essentiel fixé par les diverses aides et subventions que la production ou les exploitants reçoivent pour vendre ; l’écart grandissant entre une agriculture de survie, nourricière, qui en réalité permet une très petite couverture des besoins, mais avec le résultat de sociétés stables et établies, et une agriculture industrielle, qui déporte vers les villes des millions de paysans pauvres ; les migrations internes à l’Afrique aujourd’hui déjà posent question aux modèles économiques d’exploitation industrielle ; l’appropriation du vivant et des mécanismes du vivant (reproduction) par les industriels modifie le rapport à la production en la subordonnant au paiement de droits divers qui équivalent à des prix d’accès et donnent aux industriels un pouvoir sur les prix considérable ; la nature même de l’outil de travail, la terre, qui ne devient un territoire que lorsqu’une autorité politique la structure, l’organise et la maîtrise.

Un nouveau terrain de jeu s’ouvre aux financiers, il n’est pas encore balisé ni exploré tout à fait, mais il attire et retient déjà. Les impacts économiques et financiers du mouvement de reclassement de fonds de sociétés financières vers les actifs réels n’en sont qu’au tout début. A l’évidence, la démographie comme la transformation du régime alimentaire des émergents et la concurrence entre produits alimentaires et biocarburants promettent de beaux effets de marge et de volume.

De telles considérations ne disent rien des enjeux géoéconomiques pour les entreprises en question. C’est que la terre, comme les récoltes ou les troupeaux, n’est pas un actif neutre. L’exemple malgache est là pour le rappeler : on ne touche pas à la terre quand elle est terre des morts, on n’affiche pas ses droits de propriété quand il n’y a ni cadastre ni relevé du foncier, même approximatifs, et les meilleurs contrats préparés par les meilleurs avocats, dans des régions sans tradition juridique, valent ce que vaudra l’autorité politique chargée de les faire exécuter en cas de contestation.

Autant le dire, la ruée vers les actifs réels nous enjoint de reconsidérer tout ce que nous croyions savoir sur les allocations d’actifs et les modalités d’investissement. Les acteurs finaux, ceux qui placent leur argent et qui portent en définitive le risque, feront bien de se souvenir que partout dans le monde, la société prime l’économie, que les droits acquis ne sont durables que s’ils sont validés par la communauté auxquels ils sont opposables, et que les intermédiaires conseilleurs, qui ne sont pas les payeurs, ont un intérêt manifeste et direct à ce que la volatilité des prix augmente et continue, tant qu’elle agira comme un multiplicateur d’opportunités d’entrées et de sorties, donc de mouvement d’achat et de vente. Les volumes, pas les cours, font la fortune des intermédiaires ; dans ce domaine aussi, une configuration de marché qui a tout intérêt à nier le risque, à se mettre dans sa bulle et à oublier que la politique existe est en train de se mettre en place. Des crédits subprime au surendettement souverain, nous l’avons si souvent rencontré récemment !

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