DOSSIER Energie

La montée en puissance du GNL

le 05/09/2013 L'AGEFI Hebdo

L'essor du marché mondial du gaz et l'exploitation du gaz de schiste aux Etats-Unis bouleversent la donne.

Transport de gaz liquéfié au Japon. Tomohiro Oshumi/Bloomberg

La montée en puissance du gaz naturel, troisième source d’énergie consommée au monde après le pétrole et le charbon, est loin d’être un effet d’optique, surtout depuis 2011. Les retombées du désastre de Fukushima au Japon ont mis en évidence les risques encourus par une dépendance trop forte à l’énergie nucléaire. Depuis, l’intérêt pour le gaz naturel liquéfié (GNL) - considéré comme une alternative « verte » aux autres combustibles fossiles - s’est accru.

Les plus forts taux de croissance de consommation de GNL s’observent sur les marchés asiatiques, en particulier en Chine et au Japon, mais aussi en Arabie Saoudite ou au Qatar. L’Amérique du Nord continue cependant d’être le plus grand consommateur de gaz naturel. L’Union européenne fait figure d’exception avec une consommation en diminution de 9,9 % en 2011 et de 2,3 % en 2012. Cette source d’énergie y est encore jugée trop onéreuse, crise économique et développement de la production électrique renouvelable obligent.

La progression de la part de marché du gaz naturel GNL dans les volumes d’échanges mondiaux - en hausse de 4 % en 2011 et d'à peine 1 % en 2012 - se retrouve nettement dans les flux maritimes, même si une bonne partie est acheminée par pipelines. Le tiers des volumes de gaz naturel vendus est transporté par des méthaniers conteneurs, en augmentation de plus de 10 % en 2011 et en diminution temporaire de 1,2 % en 2012, en raison de la crise européenne.

Cette tendance structurelle à la hausse est surtout nourrie par la part de plus en plus importante du Qatar (premier exportateur) sur ce marché - devant l’Australie, la Malaisie et l’Indonésie. Les capacités de production du pays se sont accrues de façon spectaculaire au cours des dix dernières années. De moins de 17 millions de tonnes par an en 2000, elles tournent désormais autour de 77 millions de tonnes par an, selon les évaluations de Qatar Petroleum (le 17 avril 2013). La compagnie de transport de gaz qatarie, Nakilat, détient quant à elle la plus grande flotte mondiale de navires (54, en avril dernier) capables d’exporter du GNL.

Quatre vagues d'exportations

« L’essentiel des volumes de GNL des grands producteurs est expédié vers l’Asie, et plus particulièrement vers le Japon, la Corée du Sud et la Chine » explique Hassiba Benamara, chargée d’affaires économiques à la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced). « Nous voyons le marché du GNL asiatique du Sud-Est comme un marché régional croissant de plus en plus important, et nous avons l’intention d’y renforcer nos activités économiques », a précisé Qatargas en juillet dernier, à l’occasion de sa première livraison d’un cargo de GNL à la Malaisie pour le premier terminal basé à Malacca capable de recevoir une telle cargaison. Auparavant, pour irriguer la région, Qatargas devait passer par les terminaux de Singapour ou de la Thaïlande.

« Toutes les infrastructures destinées au GNL sont en train de se développer », confirme Hassiba Benamara, tant les flottes, de plus en plus étoffées, que les structures de liquéfaction et les terminaux de regazéification. Nombre de nouveaux terminaux de réception de GNL sont construits ou agrandis au Royaume-Uni, aux Etats-Unis, en Chine, dans les Emirats Arabes Unis, au Chili, en Thaïlande… Cinq nouveaux projets de liquéfaction ont été lancés entre 2010 et 2011 (dont ceux du Qatar, du Pérou ou de la Norvège), compte Hassiba Benamara.

En pleine transformation, la cartographie des pays en pointe sur le marché du GNL devrait profondément évoluer. Selon l’experte de la Cnuced, citant une étude de prospective à horizon 2030, ce sont la Norvège et la Russie qui devraient tirer les exportations mondiales quand elles seront à la tête de la quatrième vague d’exportations de cette source d’énergie. La première vague, celle qui est en cours à l’heure actuelle, est menée par le Qatar. La deuxième, attendue pour 2014, serait contrôlée par l’Australie et l’Asie-Pacifique. La troisième, projetée pour environ 2020, serait conduite par l’Afrique de l’Ouest.

Les cartes n’ont pas fini d’être rebattues. Qui aurait cru, il y a dix ans, que les Etats-Unis allaient pouvoir viser l'autosuffisance énergétique, avec le développement du gaz de schiste sur leur territoire ? A présent, les acteurs s’interrogent : « Vont-ils en exporter et dans quelles proportions ? Quelles en seront les conséquences sur les prix ? Quel sera l'impact sur les flux et les prix du charbon ? » La question n’est pas encore à l’ordre du jour. « Pour l’heure, les Etats-Unis consomment en interne leur propre gaz naturel, moins cher que leurs autres sources d’énergie. En revanche, depuis 2012, ils exportent leur excès de charbon, notamment vers l’Europe… », observe Hassiba Benamara. Tout particulièrement en Allemagne.

Quels prix ?

Un autre effet sur les marchés de l’énergie est celui de la réglementation. Adoptée par l'Organisation maritime internationale (OMI) en octobre 2008, la nouvelle annexe 6 de Marpol (acronyme de l'anglais « Marine pollution ») - convention internationale concernant la pollution de la mer élaborée et révisée par l’OMI depuis 1973 -, qui doit entrer en vigueur le 1erjanvier 2015, va sans doute, à terme, remettre en cause la prédominance du fuel en tant que source d’énergie dédiée aux flottes commerciales en faveur du gaz naturel. Le nouveau texte impose des zones d'émissions contrôlées de soufre (SECA) couvrant la Manche, la mer du Nord et la Baltique. Dans ces zones protégées, l’utilisation d’un carburant dont la teneur en soufre ne sera que de 0,1 %, à comparer à 1 % depuis le 1er juillet 2010, sera obligatoire. « Les armateurs vont devoir délaisser le HFO (« heavy fuel oil » ou fuel lourd utilisé pour les navires, NDLR) et utiliser à la place, soit des produits raffinés beaucoup plus onéreux, soit du GNL. Son avantage est d’être moins cher et de ne pas polluer », indique l’amiral Emmanuel Desclèves, conseiller Défense du président de DCNS. Une transition qui s’annonce longue et compliquée au vu des modifications techniques et de l’adaptation des infrastructures nécessaires.

Reste une inconnue de taille : comment va évoluer le mécanisme de formation des prix de gros du gaz sous l’influence grandissante des Etats-Unis à la fois producteurs, consommateurs et exportateurs ? (lire l'entretien ci-contre). Aujourd’hui, le prix du GNL à l’importation est principalement indexé sur les cours du pétrole (OE, oil escalation) ; en moyenne à 70 %, explique une note de Société Générale, et le reste repose sur le croisement de l’offre et de la demande sur un marché (GGC gas-to-gas competition). En Asie, l’indexation sur les cours pétroliers tient une part encore plus importante en raison de l’absence de prix spotsur les marchés. « Elle reflète largement les échanges de GNL », précise l’étude de Société Générale. Si la formation des prix du GNL est amenée à évoluer et à trouver son indépendance par rapport aux cours du pétrole, le processus devrait prendre du temps. « Pour les contrats signés et qui courent sur longue période, les prix ne peuvent pas être modifiés. Pour les nouveaux contrats, les clients vont effectivement demander aux fournisseurs de baisser leurs prix », explique Marc-Antoine Collard, économiste à Société Générale. Une nouvelle indexation, cette fois sur les prix du gaz américain, pourrait se mettre en place. Une révolution sur le marché mondial de l’énergie.

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