Le modèle économique chinois à bout de souffle

le 07/02/2013 L'AGEFI Hebdo

Les nouveaux dirigeants pourraient annoncer des réformes structurelles pour encourager la consommation.

Dans un supermarché à Shanghai. La consommation chinoise n’est pas assez dynamique. Photo : Qilai Shen/Bloomberg

Dans un discours devant l'Assemblée nationale du peuple en mars 2010, Wen Jiabao, le Premier ministre chinois, avait qualifié la croissance de l'économie chinoise « d'instable, de déséquilibrée, de mal coordonnée et de non viable ». Depuis le début des réformes structurelles en 1978, le modèle de l'Empire du milieu, fondé sur l'investissement et les gains de productivité, a pourtant permis une croissance de près de 10 % par an en moyenne. Le problème est que de plus en plus d'investissements sont nécessaires pour générer une telle expansion : la part de l'investissement dans le PIB a atteint près de 50 % en 2012, contre 35 % en 2000, selon les estimations de CEIC Data. En comparaison, le Japon et la Corée du Sud n'ont jamais connu un taux supérieur à 40 %. « Nous savons tous que le modèle chinois n'est pas viable, explique Stephen Green, économiste de Standard Chartered. Il ne va pas s'effondrer demain, mais il a clairement des problèmes, qui ont empiré ces dernières années. »

Le déséquilibre entre investissement et consommation se traduit notamment par des surcapacités de production. Le taux d'utilisation des capacités de production est passé de presque 80 % avant la crise à environ 60 % en 2012, selon le dernier rapport annuel du Fonds monétaire international (FMI) sur la Chine, qui pointe un risque de pression déflationniste, de faillites et de pertes financières. Autre problème, les investissements dans les infrastructures sont en grande partie financés par des prêts bancaires, qui ont en général une durée de vie de trois à cinq ans, ce qui crée un risque de liquidité. Officiellement, les prêts non performants ne représentent que 0,95 % des actifs des banques, mais de nombreux analystes estiment que ce chiffre est sous-estimé. Le gouvernement pourrait être contraint de recapitaliser les banques dans les cinq ans à venir, selon Stephen Green. En termes macroéconomiques, « si l'investissement continue à croître plus rapidement que le PIB, la balance courante risque de passer en déficit », préviennent les analystes de Fitch.

Transition politique

Les autorités, conscientes de ces risques, continuent toutefois d'utiliser l'arme de l'investissement en cas de ralentissement excessif, par exemple lorsque la croissance est tombée à près de 7 % l'été dernier, créant des tensions sur le marché de l'emploi. En septembre, l'agence de planification économique (National Development and Reform Commission) a approuvé de nouveaux projets d'infrastructures d'une valeur de plus de 800 milliards de yuans (95 milliards d'euros). Il pourrait même y avoir un nouveau boom en cette année de transition politique (Xi Jinping et Li Keqiang succèdent à Hu Jintao et à Wen Jiabao en tant que président et Premier ministre en mars). De fait, la Chine a toujours besoin d'investissements. Par exemple, plus de 80 des 100 villes de plus de 5 millions d'habitants n'ont pas de métro, et le réseau ferré est comparable à celui des Etats-Unis dans les années 1870, selon HSBC.

Le mot d'ordre est la stabilité. « Les dirigeants n'ont fait preuve d'aucune hâte pour s'atteler au rééquilibrage de l'économie, observent les économistes de Citi. Quand les exportations, les investissements dans les infrastructures et le secteur immobilier ne peuvent plus tirer la croissance, il est difficile de voir comment la Chine pourrait doubler son PIB d'ici à 2020 » (objectif fixé lors du dernier congrès du parti communiste). Cela dit, Li Keqiang a publiquement approuvé le rapport « China 2030 » publié l'an dernier par la Banque mondiale et le Development Research Centre du gouvernement, qui propose de nombreuses réformes structurelles. « Les autorités ont identifié la nécessité de rééquilibrer le modèle d'investissement comme un défi majeur à moyen terme, qui implique non seulement un taux d'investissement moins élevé, mais aussi des investissements dans les services et les actifs intangibles comme le capital humain », souligne la Banque mondiale dans son dernier rapport sur les perspectives économiques mondiales, qui met toutefois en garde contre une correction trop rapide.

En parallèle, la Chine doit bien sûr encourager la consommation des ménages et faire baisser le taux d'épargne (l’épargne nationale brute s’élève à 50,8 % du PIB, selon le FMI). Lors du dernier congrès du parti communiste, Hu Jintao a également fixé l'objectif de doubler le revenu par habitant d'ici à 2020. C'est la première fois que cet indicateur fait l'objet d'un objectif officiel. Jusqu'en 2011, les revenus des Chinois ont progressé moins rapidement que ceux des entreprises. A terme, il existe un risque de perte de compétitivité, mais pour l'instant, la Chine continue de gagner des parts de marché : 11,4 % en 2012 contre 9,2 % en 2008, selon les estimations de HSBC.

Urbanisation

Dans une tribune publiée en novembre dans le Quotidien du Peuple, Li Keqiang a identifié l'urbanisation comme un moteur de croissance, un mot sur toutes les lèvres depuis. La poursuite de l'urbanisation pourrait certes amener davantage d'investissements dans les infrastructures, mais aussi « dynamiser la demande », notamment de produits de base, indiquent les économistes de Bank of America Merrill Lynch. Le taux d'urbanisation a atteint 51 % en 2011, mais si l'on exclut les 150 millions de travailleurs migrants sans permis de résidence, celui-ci tombe à 36 %, selon eux. Le gouvernement devrait réformer le système d'enregistrement des ménages (hukou) afin que ces travailleurs aient accès aux mêmes services de sécurité sociale que leurs concitoyens urbains, et leur donner le droit de vendre leurs terres dans leurs régions d'origine, préconisent plusieurs économistes.

Sécurité sociale

Afin de faire baisser le taux d'épargne, le gouvernement devrait continuer à améliorer la sécurité sociale. Il vise une couverture complète en termes de retraite et de santé d'ici à 2020. Selon la Banque mondiale, 95 % de la population bénéficie désormais d'une assurance maladie de base, mais le régime rural ne verse que 50 dollars par personne et par an. Les dépenses de sécurité sociale s'élèvent à seulement 5,7 % du PIB, soit deux fois moins que dans les pays à un stade de développement similaire. Une autre réforme structurelle est très attendue par les Chinois : la fin de la politique de l'enfant unique, mise en place dans le milieu des années 70. Celle-ci pourrait intervenir entre fin 2013 et 2015, selon les économistes de Bank of America Merrill Lynch.

Pékin pourrait également continuer à libéraliser les taux d'intérêt. Les banques peuvent déjà prêter à un taux 0,7 fois inférieur au taux de référence et rémunérer les dépôts à un taux 1,1 fois supérieur au taux de référence. « La réforme du système financier est la plus importante et la plus difficile à mettre en œuvre, estime Todd Lee, économiste chez IHS Global Insight. L'intermédiation financière est dominée par les banques, contrôlées par le gouvernement, qui sont réticentes à prêter aux entreprises privées. Celles-ci doivent donc épargner pour investir. »

Avec la légère reprise de la croissance (7,9 % au quatrième trimestre 2012 après 7,4 % au troisième), les circonstances sont un peu plus favorables aux réformes. Les nouveaux dirigeants pourraient en annoncer en mars, notamment un plan d'urbanisation, et plus probablement à l'automne, lors du plénum du parti communiste.

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