Miser sur le crédit émergent ne s’improvise pas

le 09/01/2014 L'AGEFI Hebdo

Les gestionnaires investissent et se déploient à travers le monde émergent, l’Asie notamment, pour gérer ce marché de 700 milliards de dollars.

Miser sur le crédit émergent ne s’improvise pas

Plus de 700 milliards de dollars (503 milliards d'euros) : la dette corporate émergente pèse lourd. Depuis qu'il a dépassé en taille celui de la dette souveraine, ce marché intéresse de plus en plus les sociétés de gestion, qui se sont mises en ordre de bataille pour gérer cette classe d'actifs. Ainsi, les gestionnaires ne se contentent plus de diversifier leur fonds de dette souveraine émergente sur le corporate : ils sont de plus en plus nombreux à proposer des produits dédiés au crédit émergent. Ces développements nécessitent des investissements : il faut étoffer les équipes d'analystes et de gérants maîtrisant les spécificités des émetteurs locaux, à la fois en Asie, en Amérique du Sud, en Europe de l'Est, au Moyen-Orient et en Afrique.

« On ne peut pas gérer efficacement cette classe d'actifs depuis un seul centre de gestion, estime Pierre-Yves Bareau, directeur de la gestion dette émergente de JP Morgan Asset Management, il faut être proche du terrain pour bien appréhender le contexte économique des émetteurs et leur dynamique. » Avec 35 milliards de dollars (25,4 milliards d'euros) sous gestion en dette émergente, dont 10 milliards de dollars (7,3 milliards d'euros) en corporate, JP Morgan a les moyens de déployer des gérants à travers le monde.

Ainsi, Pierre-Yves Bareau est basé à Londres, mais ses équipes sont installées à Hong Kong, en Chine, en Inde, au Brésil et à New York. Au total, une dizaine d'analystes et de gérants se répartissent le monde émergent. Même type d'organisation pour Schroders, qui a déployé des analystes crédit au Brésil, en Argentine, en Indonésie, à Hong Kong, Singapour et Taiwan, tandis que les gérants sont basés à Singapour et à New York. Là encore, les encours font la force puisque Schroders gère 14,3 milliards de dollars (10,4 milliards d'euros) en dette émergente, dont 5,4 milliards de dollars (3,9 milliards d'euros) sur le crédit.

Diversité culturelle

Les structures de taille plus modeste ne peuvent évidemment prétendre à un maillage aussi fin du monde émergent, mais elles visent généralement au minimum une implantation en Asie en plus de Londres ou New York. « L'Asie représente 40 % du JP Morgan Emerging Markets Bond Index. Et la plupart des investisseurs sur la dette ‘corporate’ asiatique sont eux-mêmes asiatiques », indique Alain Defise, responsable de la dette émergente d'entreprises de Pictet Asset Management, c'est pourquoi il est important d'avoir une implantation en Asie, à Singapour, pour Pictet, afin de capter le flux d'information local. » 

Alain Defise est basé à Londres, et gère une équipe de sept analystes-gérants répartis entre Londres et Singapour, pour un encours total de 1,15 milliard de dollars (830 millions d'euros) en dette corporate émergente.

Autre point commun de ces équipes : la diversité culturelle. Car mieux vaut s'adresser aux émetteurs dans leur propre langue, ceux-ci n'étant pas toujours à l'aise avec l'anglais. Les grandes sociétés de gestion ont donc des équipes multiculturelles, parlant le russe, le mandarin, le portugais et l'espagnol en plus de l'anglais. « Lorsqu'une entreprise chinoise traverse une crise, elle a tendance à organiser prioritairement une réunion investisseur sur place en mandarin. On ne peut pas attendre d'avoir les informations en anglais pour réagir ! » , précise Alain Defise. Un constat confirmé par Rajeev de Mello, responsable de l'obligataire asiatique chez Schroders : « Les entreprises chinoises basées à Hong Kong parlent bien l'anglais. Mais ce n'est pas le cas des émetteurs chinois quasi souverains. Vous pouvez toujours prendre un interprète, mais mieux vaut parler le mandarin. A l'inverse, l'anglais suffit pour appréhender le marché indien ».

Outre la question de la taille critique nécessaire pour déployer des équipes de dette corporate dans plusieurs marchés émergents, la coordination des implantations géographiques n’est pas simple non plus. « Cela nécessite une très bonne organisation et un management très pointu : il faut que tout le monde communique. De plus, nous devons nous assurer que nous couvrons aussi bien les émetteurs coréens qu’argentins », complète Rajeev de Mello chez Schroders. Car le terrain de jeu des entreprises des marchés émergents n'est pas local mais global.  » Notre équipe à Singapour se compose de deux Singapouriens parlant le mandarin et le cantonnais, mais aussi d'un Français qui apporte la mise en perspective avec les entreprises européennes, par exemple », complète Alain Defise.

Aucune difficulté technique

Au-delà de l'implantation locale, les gérants communiquent également avec les émetteurs du monde émergent lors de road show passant par Londres et New York. « L'information est publique, il n'y a aucune difficulté technique à gérer le crédit émergent, explique Brigitte Le Bris, directeur taux internationaux et devises de Natixis Asset Management, c'est un marché comme les autres : les émetteurs sont souvent des multinationales, parfois cotées sur des Bourses occidentales, et dont le management a été formé aux grandes écoles américaines et britanniques. » Cette structure a ouvert un poste d'analyste crédit dédié aux émetteurs émergents en 2013, basé à Paris, comme l'ensemble de l'équipe dette émergente. « Nous investissons dans le crédit au sein de nos fonds de dette émergente depuis 2010, et nous passons aujourd'hui à la vitesse supérieure : nous sommes en discussion pour gérer des mandats purs de dette 'corporate' émergente », complète Brigitte Le Bris, dont l'équipe gère aujourd'hui 800 millions de dollars (500 millions d'euros) de dette émergente depuis Paris.

La dette corporate émergente serait donc une classe d'actif comme une autre ? « Elle n'est pas plus difficile à gérer, mais requiert cependant des critères d'analyse spécifiques », témoigne Eric Pictet, directeur général du bureau de Paris de Muzinich & Co, qui a lancé un fonds de dette corporate émergente à duration courte en novembre 2013. Car la seule connaissance des émetteurs ne suffit pas à appréhender cette classe d'actifs. En effet, ce marché est particulièrement sensible aux décisions de la Réserve fédérale américaine (Fed), via son impact sur les devises émergentes.  » Dans notre équipe, certains gérants sont spécialisés sur l'analyse sectorielle et les émetteurs, d'autres se concentrent sur le risque-pays et l'analyse macroéconomique », indique Rajeev de Mello.

Autre source d'information pour les sociétés de gestion, les brokers publient leur recherche sur les entreprises des marchés émergents et traitent les ordres des gérants. « Nous travaillons avec de grands 'brokers globaux comme HSBC ou Citi, via leur 'desk' local ou régional, ainsi qu'avec des banques locales spécialisées sur un pays, indique Pierre-Yves Bareau. Ainsi, nous utilisons VTB Bank pour la Russie ou BTG Pactual pour le Brésil. » Même principe chez Pictet : les traders sont basés à Londres et à Singapour, donc proches des gérants maison. Ils traitent avec des brokers internationaux comme JP Morgan, Citi, Bank of America ou encore avec VTB et Sberbank en Russie, Bank of China en Chine, Itau au Brésil ou National Bank of Abu Dhabi.

Décollecte

L'offre de fonds s'est donc largement développée ces dernières années. Le mouvement devrait continuer, même si les marchés émergents souffrent depuis le printemps de la désaffection des investisseurs pour les produits de taux, conséquence directe de la politique de la Fed (tapering). « La décollecte atteint 40 milliards de dollars sur les fonds de dette émergente à l'échelle mondiale, soit 14 % des encours de la classe d'actifs », rappelle Pierre-Yves Bareau.

En Europe, les investisseurs ont une préférence pour les produits émergents libellés en dollars. « Les investisseurs institutionnels pionniers, comme les fonds de pension d'Europe du Nord et les assureurs, sont les premiers à investir sur cette classe d'actifs », indique Mathias Neidert, directeur adjoint de la recherche chez Bfinance. Mais les particuliers fortunés ne sont pas en reste. « Les banques privées et les 'family offices' s'y intéressent », témoigne Eric Pictet de Muzinich & Co.

De son côté, le Fonds de réserve pour les retraites (FRR) regarde de près cette classe d'actifs. « Le FRR est aujourd'hui investi sur une dizaine de fonds de dette émergente, principalement en devises locales, indique Salwa Boussoukaya-Nasr, la directrice financière du FRR. Pour 2014, nous envisageons d'étendre notre exposition à la dette ‘corporate’ émergente. »

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