L'analyse de... Jean-François Boulier, directeur général d'Aviva Investors Europe

Mieux gérer les risques

le 05/07/2012 L'AGEFI Hebdo

Les réglementations de tout ordre ont élevé très sensiblement le niveau des exigences pour conduire des activités financières. Dans le domaine bancaire, de nouveaux risques, dont la liquidité, et de nombreux dispositifs de renforcement des contrôles et des besoins de fonds propres prolongent les tendances observées depuis une trentaine d'années. Dans celui des assurances en Europe, Solvabilité II va transformer profondément les trois piliers de gestion des risques, l'ironie étant qu'ils s'inspirent de ceux de la réglementation bancaire, prise parfois rapidement comme un modèle à suivre. Est-ce la bonne méthode pour prévenir les crises ? L'histoire récente amène à en douter. Enfin les mesures et contrôles spécifiques dans la gestion d’actifs ne manquent pas d'être sensiblement augmentés. On aurait tort de croire que les autorités publiques, poussées par un courant populiste, sont les seules à contribuer à cette accélération. Les organes dirigeants, les audits externes et même les salariés des entreprises poussent tous dans cette direction.

L'heure est donc à l'investissement en hommes, en processus et en outils pour davantage et mieux gérer les risques. L'emploi des jeunes et des professionnels expérimentés dans ce domaine semble être le seul épargné par l’atonie ambiante du marché de l’emploi. Enfin les investissements en systèmes permettant une meilleure transparence et une plus grande fiabilité opérationnelle ont clairement le vent en poupe.

Les bénéfices d'une telle approche sont nombreux : l'industrie financière gère pour le compte de tiers, entreprise ou épargnants, et doit assurer aux autres acteurs économiques des conditions plus fiables de fonctionnement. La stabilité microéconomique, au moins, et peut-être la stabilité économique tout court supposent une démarche équilibrée entre rentabilité et risques, tous les risques devant être considérés. La gestion concrète de la plupart des opérations financières et des services d'investissement reste potentiellement sujette à une multitude de conflits d'intérêts car, pour simplifier, les risques sont la plupart du temps portés par les clients. Cela est doublé, au moins dans le cas de la gestion de l’épargne, d'une grande asymétrie de connaissances, la France s'illustrant malheureusement sur ce critère. En interne, une meilleure culture d'entreprise passe par la droiture et le respect des intérêts des tiers : comment ne pas encourager une plus grande considération des risques dans la prise de décision, dans l’exécution ainsi que dans le reporting ? Cette culture des risques, sans doute plus intrinsèque au secteur de l’assurance, est une responsabilité de chacun et un enjeu collectif. Sans crédibilité, qui peut être mise à mal par le comportement déviant d'un seul individu, la charge de la preuve de la qualité de service de l'entreprise s’alourdit et la difficulté à développer son activité s’accroît. N'est-il pas heureux que l'idée d'une finance pérenne, plus stable pour ces métiers et contribuant de façon plus durable à l’économie, se développe ?

Mais attention aux excès. Considérer trop de risques dans une approche obsédée par l'exhaustivité peut faire oublier l’essentiel. Ne considérer que les risques sans regarder d'autres aspects, la rentabilité, la simplicité, la compréhension, pourrait s’avérer réducteur. L'un des paradoxes réside dans le fait que de nombreuses mesures de risques se focalisent sur le court terme, soit par absence de données sur de longues périodes, soit par paresse, en copiant ce que d'autres ont pu considérer pour les activités de marché par exemple. A cet égard, la notion de VaR (Value-at-Risk) à un an pour des activités d'assurance-vie et de retraite est plus que discutable. L'envie d'être inattaquable engendre des lignes Maginot plus confortables pour l'esprit que pour la gestion proactive des risques. Le scientisme peut aussi contribuer aux mêmes impressions de fausse sécurité que dans d'autres domaines. L'excès de reportings peut se révéler dévastateur. Faut-il suivre aveuglément les scénarios de risques considérés par d’autres, comme celui de la disparition de la zone euro par exemple ? Le comportement grégaire souvent décrié en matière de marché n'est-il pas aussi dangereux en matière de risques, ne serait-il pas dans certains cas autoréalisateur ? La génération R qui prend les commandes saura-t-elle trouver le bon équilibre entre ces avantages et ces limites ? Souhaitons que son action conduise les entreprises financières à se concentrer sur tous leurs risques essentiels, en sachant résister à la pression d'inquiétudes mal placées. Veillons également que l’utile attention portée aux risques n’écarte pas les professionnels, notamment les asset managers, de leur objectif premier, celui d’investir. Sans investissements, les prix des actifs risqués ne peuvent que baisser et l’économie ralentir. C’est ce que Erik Orsenna, avec son sens de la formule, résume en « risque du non-risque ».

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