Les marges des entreprises vont s’éroder en 2012

le 05/01/2012 L'AGEFI Hebdo

Les groupes américains et européens ont déjà réduit leurs charges fixes. Le ralentissement de la croissance va peser sur leurs marges opérationnelles.

Photo : Thinkstock

Les marges opérationnelles ont-elles atteint un sommet ? Un coup d’œil en arrière montre qu’elles se sont considérablement redressées depuis le choc de la faillite de Lehman Brothers qui avait provoqué un coup d’arrêt général de l’activité économique à la fin de 2008. Depuis trois ans, leur remontée est spectaculaire (voir le graphique). Echaudées, « les entreprises ont pensé et développé de nouvelles stratégies destinées à gagner en flexibilité afin de diminuer les coûts fixes et d’abaisser leur point mort », relate Philippe Lecoq, responsable de la gestion actions européennes chez Edmond de Rothschild Asset Management (Edram). Aujourd’hui, les marges bénéficiaires atteignent des niveaux historiques, autour de 8,38 % aux Etats-Unis, selon les données de CPR Asset Management, à comparer à 4,91 % pour la zone euro ou 2,59 % pour le Japon. « Elles se stabilisent à un niveau historiquement élevé pour les sociétés américaines tandis que les entreprises européennes subissent dès maintenant une contraction de leurs profits en raison, probablement, de la hausse des coûts de financement des entreprises », constate Arnaud Faller, directeur des investissements de CPR AM. Nombreux sont les analystes financiers et les gestionnaires d’actifs qui surveillent de près l’évolution des résultats d’exploitation. « Il est clair qu’il existe un risque de baisse des marges pour certaines sociétés. Après le pic qui a été atteint, prudence », prévient Sébastien Lemonnier, gérant du fonds Tocqueville Value Europe.

L’entrée en récession de la zone euro, avec un risque de credit crunch lié à la réduction de la taille des bilans bancaires, pourrait saper le travail des sociétés qui se sont fortement mobilisées afin d’optimiser leurs coûts opérationnels. « Les taux de marges vont fluctuer suivant l’état des marchés domestiques », analyse Christian Parisot, responsable de la recherche économique chez Aurel BGC, ajoutant que, « de toute façon, elles seront partout sous pression ». Le ralentissement de la croissance mondiale pourrait aboutir à une baisse des volumes de ventes susceptible de transparaître dans les résultats des entreprises. « Nous allons tutoyer le risque de baisse des bénéfices en 2012 », estime Romain Boscher, directeur des gestions actions d’Amundi, pour qui les résultats des grands groupes, très ouverts à l’extérieur, sont corrélés à la croissance mondiale et non locale. « Si la croissance mondiale dépasse 3 %, les profits des entreprises progresseront, anticipe Romain Boscher. Si elle est inférieure à ce niveau, les bénéfices baisseront. Or nous tablons sur une croissance mondiale comprise entre 3 % et 3,5 % cette année. »

Au cas par cas

Les entreprises européennes, plus ouvertes à l’extérieur que leurs homologues américaines et situées au cœur de la zone en récession, seront sans doute les plus touchées. « Tandis que le consensus des analystes financiers prévoit encore pour 2012 une progression des bénéfices des sociétés européennes de 10 %, nous attendons un repli des profits compris entre 0 et 10 % », avertit Philippe Uzan, directeur des gestions chez Edram. Pour sa part, Christophe Foliot, responsable de la gestion actions internationales chez Edram, indique que, concernant les Etats-Unis, il faut analyser chaque entreprise et chaque secteur au cas par cas : « Les marges pourraient encore s’améliorer dans plusieurs secteurs, comme dans la santé qui bénéficie de forts volumes de ventes. Des coûts de production pourront être réduits grâce au repli des matières premières par rapport à l’an dernier, comme dans le textile, domaine d’activité qui va profiter du recul du prix du coton. A l’inverse, le secteur de la technologie a déjà atteint un niveau de marge très élevé qu’il sera difficile de dépasser. Depuis trois ans, les sociétés de ce secteur ont beaucoup externalisé. » Elles ne pourront pas réduire beaucoup plus leurs coûts fixes. Le constat est similaire dans les équipements, les producteurs de produits finis, dans le secteur automobile totalement recomposé ou dans l’aérien. « Les grandes compagnies ont fusionné pour créer des géants, tels Delta avec Northwest Airlines, Continental avec United Airlines, puis se sont restructurées, rappelle Christophe Foliot. Depuis 2007, la réduction des capacités atteint 15 %. »

Outre la diminution des capacités de production, nombre de leviers d’amélioration des marges opérationnelles ont été utilisés, notamment la baisse des coûts salariaux (voir le graphique). Cette observation vaut autant pour les Etats-Unis que pour l’Europe. Depuis 2009, les politiques salariales ont été revues de sorte que « la partie fixe des rémunérations stagne, laissant une plus forte part aux rémunérations variables », observe Philippe Lecoq. Le développement du recours à l’intérim a contribué à cette tendance au repli des coûts salariaux. « L’accès à des mécanismes de chômage partiel a participé également à la réduction des coûts du travail, permettant aussi de bénéficier de subventions de la part des gouvernements, comme en Allemagne », relève le gérant actions européennes d’Edram. Grâce à ce système, quand l’activité ralentit, le coût horaire salarial baisse sans avoir à procéder à des restructurations coûteuses et perdre de la main-d’œuvre qualifiée (lire l’entretien page 13). En Europe, aujourd’hui, selon une estimation de Royal Bank of Scotland (RBS), les coûts du travail représentent environ 70 % des coûts opérationnels. « Les coûts opérationnels qui ne sont pas liés au travail vont croître suivant la tendance des revenus globaux de l’entreprise », commente Graham Bishop, stratégiste actions de RBS à Londres, qui prévoit qu’en parallèle, « les coûts du travail des activités exercées hors des marchés domestiques vont croître de 50 % de plus que ceux des marchés européens ». L’heure n’est pas à l’expansion des salaires en zone euro. Le seul pays où « des augmentations de salaires significatives avec les syndicats viennent d’être négociées est l’Allemagne », remarque Florian Roger, responsable macroéconomie chez Amundi. Sous la pression du ralentissement du commerce extérieur et de l’entrée en récession de ses voisins, l’Allemagne « devrait tabler sur la consommation pour soutenir la croissance de son PIB cette année. L’augmentation du revenu par tête en est l’une des conditions », assure l’économiste.

Stocks en flux tendus

L’autre levier d’amélioration des marges déjà fortement employé est celui de l’optimisation de la gestion des stocks. A cet égard, aux Etats-Unis, la situation diffère un peu de l’Europe, où le bas niveau des stocks semble mieux adapté à l’anticipation d’une moindre demande intérieure. « La grande distribution américaine a sans doute été un peu trop conservatrice et risque d’être prise à contre-pied. La consommation de novembre et de décembre a été plus élevée qu’elle ne le prévoyait », remarque Christian Parisot, estimant qu’aux Etats-Unis, « le stockage pourrait, de fait, remonter un peu en début d’année ». Contre toute attente, la coupure nette de certains approvisionnements au printemps, liée à l’accident de Fukushima le 11 mars dernier, dont l’impact sur l’industrie du PC notamment est encore visible, n’a pas conduit à remettre en cause les politiques de gestion des stocks en flux tendus. Depuis, « les entreprises ne songent toujours pas à augmenter leurs stocks, note le responsable de la recherche économique chez Aurel BGC. En revanche, elles réfléchissent à diversifier leurs fournisseurs ». En Europe, la santé fragile des banques et l’anticipation d’une plus grande frilosité de leur part constituent un sujet majeur d’inquiétude. Les entreprises « se concentrent sur l’optimisation de leur trésorerie, c’est l’une de leurs priorités », dit Christian Parisot. Désormais, comme « il existe des leviers limités en termes de gestion des stocks, elles vont se concentrer sur les créances clients susceptibles de générer des mauvaises nouvelles au vu du contexte financier », avertit Sébastien Lemonnier. Dans ce contexte, les entreprises européennes tenteront de poursuivre leurs efforts de productivité. « Leurs investissements continueront d’être alloués à l’accroissement de la productivité au détriment de la création d’emplois », commente Philippe Lecoq. De même, les investissements en capacité ne devraient pas se multiplier. Pour qu’ils repartent significativement, « il faudrait que la confiance revienne  », rappelle Graham Bishop, que les perspectives de croissance soient moins volatiles et plus robustes.

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