Les marges des entreprises grignotées par les matières premières

le 14/04/2011 L'AGEFI Hebdo

La hausse des coûts de production et d’approvisionnement qui découle de l’inflation de l’énergie ne peut être intégralement répercutée sur les prix de vente.

Le moral des industriels européens et américains est excellent si l’on en croit les dernières enquêtes de climat des affaires. Les prises de commandes s’étoffent et les indices de perspectives d’activité de l’industrie dépassent ceux de la production. Pourtant, de nouvelles contraintes pèsent sur les marges des entreprises, comme l’envolée des prix de l’ensemble des matières premières, tant agricoles que minérales, des métalliques ou énergétiques. Pour donner un ordre de grandeur, selon les indices CRB, la hausse des cours des prix énergétiques en un an dépasse 30 %.

Dépendance

Le coût énergétique dépend du type d’activité exercée. Il est le plus important pour les secteurs du papier (26,8 % de la valeur ajoutée suivant les calculs d’Aurel BGC à partir de données du Bureau of Economic Analysis - BEA - américain), des métaux, des minéraux et non métaux, des fournitures industrielles et des machines outils. Seuls les secteurs technologiques, ordinateurs et électroniques et leurs équipements, sont peu affectés par la flambée des prix et échappent à la contrainte du gonflement des coûts d’approvisionnement et de production.

En effet, selon les données d’Eurostat pour le mois de février, les prix à la production industrielle ont augmenté en un an de 6,6 % dans la zone euro et de 7,1 % dans l’Union européenne des Vingt-Sept. Dans le secteur de l’énergie en zone euro, les prix ont crû de 12,8 % et pour les biens intermédiaires, la hausse est de 8,1 %. Cette progression est loin d’être anodine. Comment se répercute-t-elle ? Première hypothèse, sur les prix de vente. En Europe, « les anticipations de hausses de prix de vente dans l’industrie sont les plus hautes jamais relevées depuis 1995 », observe Jean-Louis Mourier, économiste chez Aurel BGC. Certaines entreprises ont plus la capacité que d’autres d’imposer leurs prix, notamment en fonction du volume de la demande, « comme dans la chimie où l’offre est limitée après la forte réduction des capacités d’utilisation en 2009 », selon Pierre-Yves Gauthier, fondateur d’Alphavalue, mais aussi de l’acceptation de leurs clients. Sur ce point, le secteur du luxe paraît être le mieux placé et profite de l’aubaine. « Les hausses passent aussi lorsque des entreprises en situation oligopolistique imposent leurs conditions, comme c’est le cas pour les valeurs mionières », ajoute Pierre-Yves Gauthier.

Pression sur le pouvoir d’achat

Autre cas de figure, « l’entreprise qui sait créer un produit nécessaire, en étant positionnée sur une niche par exemple, peut plus facilement transmettre la hausse des prix des matières premières incorporées », commente Christian Rabeau, directeur de la gestion d’Axa Investment Managers Paris, estimant qu’« un peu d’inflation peut aussi accroître la concurrence et entraîner sur certains marchés une augmentation des gains de productivité ».

Selon Jean-Louis Mourier, « plus l’entreprise est proche du consommateur final, moins elle arrive à transmettre ses hausses de prix », le cas à l’heure actuelle dans la grande distribution européenne ou américaine. Les groupes de ce secteur rivalisent d’initiatives pour faire accepter les augmentations, mettant par exemple en avant dans les rayons de nouvelles gammes de produits plus chers. Mais le succès de cette stratégie pourrait n’avoir qu’un temps. La hausse des prix énergétiques et alimentaires a un impact direct sur le pouvoir d’achat des ménages. Déjà considérable, cette pression risque d’atteindre leur confiance et, malgré tous les artifices imaginés par les vendeurs, leurs dépenses pourraient ralentir dans les prochains mois avec des arbitrages en faveur des produits de première nécessité. D’autant plus que « la dynamique des salaires reste faible », indique Jean-Louis Mourier, remarquant toutefois qu’il sera « difficile pour les entreprises de réduire encore leur masse salariale pour absorber les coûts des matières premières » : les plans de licenciements déclenchés à la suite de la crise de fin 2008 touchent à leur fin et les entreprises songent plutôt à accroître leurs effectifs pour répondre à la demande…

En d’autres termes, les marges des sociétés qui ne peuvent imposer leurs prix de vente ou se les voient dictés par leurs donneurs d’ordre seront sensiblement rognées. Euler Hermes évalue le coût de la flambée du pétrole sur l’excédent brut d’exploitation (EBE) des sociétés non financières en France à environ 4 points en 2011. La perspective d’une compression de la rentabilité pourrait réveiller l’attentisme. « Les projets d’investissements pourraient être décalés », indique Pierre-Yves Gauthier. La flexibilité des entreprises n’a pas fini d’être mise à l’épreuve.

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