Dossier Forum de la Gestion d'actifs

Marchés émergents, les gérants entre espoir et craintes de déception

le 11/10/2012 L'AGEFI Hebdo

Les flux d’investissements vers les Bourses redeviennent positifs depuis l'intervention musclée de la BCE et de la Fed.

Ils sont déjà nombreux les spécialistes des marchés émergents à modifier la composition de leurs portefeuilles. Ils estiment que les annonces du mois de septembre de la Banque centrale européenne (BCE) puis de la Réserve fédérale, de renforcer considérablement leurs politiques de rachats massifs de titres en quantité illimitée, ont changé la donne.

Ils espèrent que l’anticipation de ces injections supplémentaires de liquidités favorisera l’appétit pour l’ensemble des actifs dits risqués. Même si les incertitudes concernant l'impact de la crise de la zone euro sur la croissance mondiale et la durée du ralentissement de la croissance en Chine sont toujours présentes, les plus optimistes veulent croire que les récentes initiatives des banques centrales des pays développés sont le début d’une sortie par le haut.

Actions, retour à tâtons

Nombre de gérants sont tentés d’augmenter progressivement leurs expositions aux actions émergentes. Quelques-uns ont franchi le cap. « Depuis septembre, nous observons à nouveau des flux d’investissements positifs, surtout depuis la dernière semaine de ce mois », remarque Thomas Fallon, gérant marchés émergents d'UFG-LFP.

Attention, avertit Stéphane Barthélemy, gérant senior de State Street Global Advisors, « les assouplissements quantitatifs ne sont pas un remède. Ils ne sont qu’un palliatif s’ils ne sont pas suivis de la mise en œuvre de vraies réformes structurelles. » Autrement dit, tout emballement excessif pourrait être dangereux. Des attentes trop fortes de reprise de la croissance peuvent être déçues, et l’aversion pour le risque reprendre le dessus sans crier gare.

Les injections massives de liquidités de la part des banques centrales ne sont pas non plus le gage d’une longue trajectoire haussière. « Techniquement, il est vrai qu’elles conduisent à une baisse des taux des emprunts d’Etat des pays qui les mettent en œuvre. Il est logique que tout un cortège d’investisseurs en quête de rendement cherchent à investir dans des actifs risqués », commente Stéphane Barthélemy. Guidé par la communication de plus en plus fine et travaillée, tant de la Fed que de la BCE, « le marché anticipe de plus en plus tôt, observe le gérant. Résultat, la durée du rebond des actifs jugés risqués qui suit les annonces officielles des autorités monétaires en question est de plus en plus courte ».

« Le fond du problème est la capacité des économies émergentes à surprendre positivement », condition nécessaire « à une hausse en ligne droite des actifs risqués émergents », assure pour sa part Amundi. Ses économistes jugent que la plupart des grandes économies émergentes, aux prises à la fois avec une baisse de leur demande externe et des vulnérabilités internes qui ne cessent de s’aggraver, « ont perdu plus de marge de manœuvre qu’il est communément admis ». Un avis confirmé par la Banque asiatique de développement (BAD) qui a révisé récemment à la baisse la croissance de 2012 de la plupart des économies asiatiques, dont la Chine. Selon elle, l’Asie émergente doit maintenant se préparer à connaître une période prolongée d’expansion modérée. Hors Japon, la progression du PIB de cette zone pourrait atteindre 6,1 % cette année (contre une estimation de 6,9 % en avril dernier) et 6,7 % en 2013, et non plus 7,3 % comme prévu il y a six mois.

Il n’en demeure pas moins qu’en termes de valorisations, « il existe des points d’entrée intéressants sur les Bourses émergentes, avec une décote moyenne de 20 % de leur ratio cours divisé par le bénéfice par action par rapport aux Bourses mondiales », indique Thomas Fallon. Pour les détecter, la meilleure méthode reste l’étude des fondamentaux des entreprises ciblées associée à l’analyse macroéconomique de la région où elles sont cotées. « Les marchés actions émergents performent lorsque la croissance du PIB du pays en question s’accélère, c’est-à-dire en début de cycle économique », rappelle à cet égard Stéphane Barthélemy. Mais en période de ralentissement généralisé de la croissance, comme c’est le cas aujourd’hui, « nous privilégions les pays sous-valorisés où l’activité se détériore moins rapidement que dans les autres… », précise le gérant, sous-pondérant l’Asie et l’Europe de l’Est, et surpondérant en revanche la Turquie, le Brésil et la Russie.

Concours de notes

S'il est difficile, depuis l’été 2011, de convaincre les institutionnels d’accroître considérablement leurs positions en actions émergentes, ce n'est pas le cas de la dette qui remporte un franc succès. Les flux en direction de cette classe d’actifs continuent d’être positifs (voir le graphique). Tandis que le club des pays émergents qui progressent en termes de notation s’est agrandi, celui des notés « AAA » s’est rétréci dans les pays développés. Seuls sept pays bénéficient d’un « AAA » assorti de perspectives stables accordé à la fois par Moody’s, Standard & Poor's (S&P) et Fitch. Singapour en fait partie et devrait, à ce titre, bénéficier d’une base d’investisseurs élargie, « stimulée par la nouvelle demande d’institutions officielles privilégiant le remboursement en capital plutôt que son rendement », commente Chia-Liang Lian, géant du fonds Legg Mason Western Asset Asian Opportunities. Ces attentes de la part des investisseurs favorisent d’autres dettes souveraines jugées de bonne qualité, telles celles de la Corée, de la Malaisie ou encore de la Thaïlande. D’autres pays, moins bien notés par les agences, attirent aussi les convoitises des gestionnaires, comme les Philippines qui, selon Western Asset (filiale de Legg Mason), pourrait accéder au statut d’investment grade (IG) d’ici à deux ans, ou l’Indonésie, dont la notation a été relevée au premier niveau de la catégorie IG par Moody’s et Fitch.

Reste à savoir s’il faut privilégier la dette émergente en devises locales à celles en devises forte, c’est-à-dire libellée en dollars. « Si l’on craint la volatilité des devises émergentes, mieux vaut acquérir de la dette en devise forte. Autre avantage, peu d’émissions de dette souveraine externe auront lieu d’ici à la fin de l’année et en 2012. Le fait que la demande soit supérieure à l’offre est un facteur technique d’appréciation très positif », estime Thomas Fallon, qui recommence, depuis juin, à exposer son portefeuille à certaines dettes en devises locales. « Les interventions musclées de la BCE et de la Fed vont plutôt dans le sens d’une appréciation des devises émergentes par rapport au dollar que dans le sens d’une dépréciation », ajoute-t-il. Mais les gestionnaires savent que l’aversion pour le risque peut revenir à tout moment, et les mouvements qu’ils effectuent à l’heure actuelle sont surtout d’ordre tactique.

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