DOSSIER Art

Le marché de tous les excès

le 25/07/2013 L'AGEFI Hebdo

Le très haut de gamme est lancé dans une course aux records. Le moyen de gamme subit la crise économique.

L’artiste japonais Takashi Murakami exposé en 2013 à la galerie Perrotin (Hong Kong). Jérôme Favre/Bloomberg

Une marchandise industrielle comme les autres, un service purement intellectuel ou une matière première recherchée pour sa rareté, donner une définition économique à l’œuvre d’art reste une opération aléatoire et sujette à controverse. Ce qui n’est pas du tout le cas du marché de l’art dont le développement de ces dix dernières années répond aux deux caractéristiques majeures de l’économie planétaire, mondialisation et financiarisation.

Entrée dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, la Chine a rapidement connu un essor économique hors normes propice à l’éclosion de grandes fortunes et donc de marchés de l’art. Absente des classements mondiaux en 2005, la Chine devenait dès 2010 la première place de ventes aux enchères du « 

Fine art ». L’an dernier, les marchés chinois s’octroyaient 41 % du chiffre d’affaires mondial (12,3 milliards de dollars), indique le rapport 2012 de la société Artprice. Loin devant les Etats-Unis avec 27 % et Londres avec 18 %. Sur les 450.000 lots vendus l’an dernier, le tiers l’a été en Chine. La géographie du marché de l’art s’est modifiée de fond en comble, au détriment de pays européens réduit à la portion congrue, en particulier la France où l’alourdissement de la fiscalité est une menace récurrente (œuvres d’art soumises à l’ISF et hausse de la TVA sur les importations en janvier prochain). Toutefois, 2012 n’a pas été un grand millésime pour les maisons de ventes chinoises (Beijing Poly International Auction et China Guardian Auction représentent à elles deux 20 % du marché). Elles ont vu leurs ventes chuter, indique le rapport Cyclope 2013, qui y voit « un retour à la normale plus qu’un mouvement destiné à se poursuivre ».

A ses débuts, le marché chinois « s’est développé sous l’impulsion spéculative de marchands, notamment européens et américains qui ont jeté leur dévolu sur l'art contemporain chinois. Puis les fonds d'investissement se sont multipliés, y compris en Chine, aussi bien pour les œuvres contemporaines que pour les œuvres

traditionnelles, explique Céline Moine, analyste marché de l'art à Artprice. Aujourd’hui, le marché chinois est un ensemble de marchés locaux, plus ou moins transparents, avec ses pratiques et ses codes culturels propres. Les autorités politiques ont dû intervenir pour en corriger les excès, conscientes que le marché de l'art en Chine continentale est une nébuleuse ». Pour la spécialiste d’Artprice, « parler d’un marché mondial harmonisé est un non-sens dans l'état actuel du marché en Asie ».

Le second changement majeur concerne la financiarisation du marché. Avec le très haut de gamme lancé dans une course aux records de prix, les arbres donnent l’impression de pouvoir monter jusqu'au ciel. Alors que le moyen de gamme se retrouve en souffrance avec la fermeture de galeries et de petites maisons, le haut de gamme (à peine 2 % des lots pour 30 % à 40 % du chiffre d’affaires) se joue de la crise économique. Et les maisons leaders se portent bien. Si l’année 2012 a été celle du record absolu pour une œuvre avec une des quatre versions du Cri de Munchvendue 107 millions de dollars (119,9 millions avec les frais), 2013 n’est pas en reste, accumulant les journées d’enchères mémorables. Le 15 mai, une vente d’art contemporain à New York chez Christie’s a atteint 495 millions de dollars, commissions incluses. Trois enchères à 50 millions et plus ont été réalisées sur du contemporain des plus « classiques » des années 40 et 60, Lichtenstein, Pollock et la coqueluche du moment, Basquiat. Les sommes mises en jeu pour ces achats sont-elles exemptes d’arrière-pensées spéculatives ? Pas sûr, les niveaux atteints pour ces œuvres posent la question de leur remise sur le marché pour en tirer des plus-values.

L’argent pouvant couler à flot, le marché cherche tout naturellement à repousser ses frontières et à trouver de nouveaux territoires. D’aucuns n’hésitent pas à intégrer au marché de l’art les « collectibles », phénomène en vogue outre-Atlantique : automobiles, montres et autres produits « reproductibles » de l’industrie. Exemple : à Paris, Artcurial a vendu l’an dernier une Ferrari ayant appartenu à Roger Vadim pour 4,5 millions d’euros.

« Le marché de l’art est un marché de l’offre à laquelle la demande doit s’adapter. Toute la stratégie des maisons est donc de créer la rareté, explique Céline Moine. Elles doivent anticiper ce que sera le marché au moins deux ans en amont pour lui donner sa direction. » Gérer les stocks et la rareté, tout un art.

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