Madrid veut éviter un plan de sauvetage

le 11/10/2012 L'AGEFI Hebdo

L’Espagne fait le nécessaire pour en rester au plan de recapitalisation de son secteur bancaire et ne pas faire intervenir la Troïka.

Le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy s’inquiète du prix politique de l’impopularité de ses mesures.

L

e sauvetage de l'Espagne finira par se produire », a assuré le président du gouvernement catalan Artur Mas en conférence de presse la semaine dernière. Mais le chef du gouvernement Mariano Rajoy ne l’entend pas de cette oreille.

L’Espagne a rempli toutes les conditions pour éviter une telle demande. Elle s’est comportée en élève disciplinée en suivant au pied de la lettre les recommandations de la Commission européenne qui l’a félicitée pour être allée bien au-delà de ce qui était exigé : coupes budgétaires historiques pour 2013, promesse d’exécuter un ambitieux plan national de 43 réformes structurelles qui devront être adoptées au prochain semestre, reprise en main des budgets des régions, recapitalisation du secteur bancaire et création d’une bad bank pour aider les banques à se défaire de leurs actifs toxiques.

Un avenir incertain

En dépit de tous ces efforts, l’Espagne est loin de voir la lumière au bout du tunnel et de nombreuses fissures émergent au grand jour : la grogne sociale monte, les régions se rebellent et les investisseurs s’affolent. Le panorama d’ensemble est loin d’être rassurant, que ce soit pour les marchés financiers ou les citoyens espagnols.

L’Espagne affiche un taux de chômage galopant de 24,6 % de la population active en juin. Ce n’est pas près de s’arrêter puisque la restructuration du secteur bancaire suppose la fermeture prochaine de centaines de filiales, voire la disparition de certains établissements, donc des licenciements en masse d’employés qui viendront grossir les files d’attente de l’Institut national pour l’emploi.

A cela s’ajoutent une hausse de la TVA entrée en vigueur en septembre qui rend la vie plus coûteuse et une récession qui continue de faire rage. Les prévisions tablent sur une chute du PIB de 1,5 % en 2012, voire de 2 %, selon des déclarations du ministre de l’Economie Luis de Guindos devant le Parlement.

Par-dessus tout, le niveau élevé des taux d’intérêt inquiète autant les marchés que la classe politique ibérique. La dette publique coûte cher à l’Espagne. Dans le budget de 2012, les intérêts à rembourser s’élevaient à 28 milliards d’euros. Dans le projet de budget pour 2013, ils sont prévus à 38 milliards. Pour sa part, le ministre des Finances Cristobal Montoro a admis que le taux d’endettement public dépasserait 80 % du PIB.

Selon Miguel Angel Bernal, économiste à l’Institut d’études boursières de Madrid, « l’Espagne ne peut pas supporter un tel montant d’intérêts si elle veut continuer à faire des coupes budgétaires sans porter préjudice à ses citoyens ». La charge d’intérêts qui va absorber la majeure partie des coupes budgétaires 2013 de 40 milliards est supérieure, précise l’économiste, « à la masse salariale des fonctionnaires ».

Face à cette situation insoutenable, une question est sur toutes les lèvres : pourquoi Madrid n’entend pas formuler sa requête officielle d’aide à l’Union européenne ? Pour Antonio Argandoña, professeur d’économie à l’IESE Business School, demander le sauvetage signifierait « non seulement des conditions très dures imposées par Bruxelles » mais aussi renoncer à l’accès aux marchés pour se financer. « Demander le sauvetage signifie que les marchés ne sont plus disposés à prêter, comme ce fut le cas pour le Portugal, la Grèce et l’Irlande. Et l’Espagne veut l’éviter à tout prix ».

Raisons politiques

Pour l’économiste Miguel Angel Bernal, les raisons sont « plus politiques qu’économiques » car des élections sont proches, notamment en Galice et au Pays Basque le 21 octobre, sans compter que la Catalogne a annoncé anticiper les siennes au 25 novembre prochain sur fond de revendications sécessionnistes. Il faut dire que les relations du chef de l’exécutif avec les régions espagnoles sont plus que tendues. Madrid leur a demandé des efforts supplémentaires en termes de réduction de leur déficit public dans le cadre du budget 2013. En réponse, Artur Mas, le président catalan, a critiqué la répartition du poids des déficits publics puisque les régions assument 35 % des dépenses en santé, éducation et services sociaux du pays. Certaines régions sont fortement endettées et cinq d’entre elles ont réclamé un prêt au Fonds d’aide aux régions afin de pouvoir financer les échéances de leurs dettes. C’est ce qui a provoqué un conflit ouvert avec la Catalogne qui se plaint de verser plus à l’Etat central qu’elle ne reçoit de lui lors de la redistribution des fonds aux 17 communautés autonomes. Pour Antonio Argandoña, « le système de financement des régions espagnoles est ingérable : elles dépensent plus qu’elles n’engrangent de recettes ».

Au-delà des frictions avec les régions, Mariano Rajoy s’inquiète du prix politique de l’impopularité des mesures annoncées qui sont à l’origine de fortes tensions sociales. En dévoilant des réformes budgétaires douloureuses, le chef du gouvernement espère éviter de se faire imposer un programme de sauvetage par les très redoutés « hombres de negro » de la Troika - la Commission européenne, le Fonds monétaire international et la Banque centrale européenne -, comme le souligne Antonio Argandoña : « Actuellement, les hommes en noir vont et viennent. Ils ne sont pas encore installés dans les bureaux des ministères pour tout contrôler... C’est ce que redoutent les Espagnols. »

Réticences

Mariano Rajoy a récemment assuré que dans le cas uniquement où la charge de la dette deviendrait insoutenable, il actionnerait le plan de sauvetage. De son côté, le président catalan Artur Mas met en doute la volonté de l’Allemagne et d’autres partenaires européens à donner le feu vert. Gilles Moec, économiste à Deutsche Bank, pense que le retard pourrait s’expliquer par la « lassitude du gouvernement allemand à demander de nouveau au Parlement un autre transfert d’argent à l’Espagne, en plus du crédit destiné à la recapitalisation des banques ».

En juin dernier, l’Espagne a obtenu l’accord de l’Union européenne pour obtenir une ligne de crédit jusqu’à 100 milliards d’euros destinée à la recapitalisation de ses banques. Leurs besoins chiffrés dans le rapport d’audit de l’américain Oliver Wyman, qui a passé au crible quatorze établissements bancaires, sont largement inférieurs au montant maximum du prêt approuvé. L’auditeur a estimé que les banques concernées auraient besoin de 59,3 milliards d’euros pour consolider leurs bilans dans le cas d’un scénario de grave crise économique. Madrid ne compte utiliser que 40 milliards d’euros pour la recapitalisation des banques qui devront lever elles-mêmes les 20 milliards restants sur les marchés.

L’agence de notation Moody’s considère que ce montant est insuffisant pour assurer la stabilité du secteur dans un scénario adverse. L’agence de rating craint que les investisseurs ne mettent en doute les tests de résistance, ce qui pourrait « saper les efforts déployés par le gouvernement en vue de rétablir la confiance envers la stabilité des banques ».

Pour Miguel Angel Bernal, le gouvernement ne veut pas disposer de la totalité de l’aide car la charge d’intérêts des 100 milliards d’euros serait comptabilisée dans le déficit public. Si l’Espagne ne demande que 40 milliards, la charge sera beaucoup moins lourde.

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