L'analyse de... Philippe Ithurbide, responsable recherche, analyse et stratégie d'Amundi

La longue route de la discipline budgétaire européenne

le 01/03/2012 L'AGEFI Hebdo

Bon nombre de dossiers sensibles des années 90 ont refait surface au cours de ces trois dernières années. Parmi ces dossiers, on rappellera plus spécifiquement l’absence d’harmonisation budgétaire et fiscale, l’absence de budget fédéral, l’absence de volonté de construire un véritable fédéralisme, le manque de flexibilité de la Banque centrale européenne (BCE) et notamment l’unicité d’objectif et de mission (la valeur interne de la devise, c’est-à-dire l’inflation) des critères de convergence basés essentiellement sur des critères de finances publiques (déficit et dette publics)... En outre, la logique du Pacte de stabilité apparaissait inappropriée. Plus encore, il sacralisait la rigueur budgétaire comme seul voie de correction, et il favorisait la mise en place d’une procyclicité pour certains instruments de politique économique dont l’efficacité provient justement de leur caractère anticyclique. Les réponses apportées mettaient alors en avant la nécessaire indépendance de la banque centrale ou encore la mise en place d’un Pacte de stabilité qui devait sanctionner tout Etat membre n’étant pas à même de respecter les critères de stabilité financière. Conserver une partie de la souveraineté ne devait pas poser de problème puisqu’étaient mis en place des mécanismes correcteurs.

Quinze ans plus tard, la réalité est terrible. Pour les 27 pays de l’Union européenne (UE), et sur 258 observations (date de mise en place de l’Union économique et monétaire ou, pour certains pays, date d’entrée dans l’UE), il y aura eu près de 100 exemples de déficits budgétaires excédant la barre des 3 % de PIB, dont les deux tiers ne sont pas liés à un effet cyclique, mais bien à du « laxisme » budgétaire. Bien évidemment, tout cela sans la moindre sanction. La période récente a finalement donné raison aux détracteurs de la construction européenne :

-Un déficit de gouvernance : depuis 2010, les pays européens ne parviennent pas à régler le cas de la Grèce et les phénomènes de contagion à d’autres pays européens et notamment périphériques.

-L’existence de passagers clandestins : il a finalement été très facile à des pays de bénéficier des atouts de la zone euro (une monnaie plus stable, des taux d’intérêt plus bas, le noyau dur comme moteur de croissance…) sans être forcé d’appliquer une rigueur comparable (rigueur budgétaire et fiscale, évolution des prix et salaires...).

-Des divergences économiques réelles : la simple observation des écarts de taux montre de façon criante l’existence de divergences réelles entre les pays de la zone. Certes, la crise de la dette publique a exacerbé ces écarts, mais leur évolution depuis vingt ans ne laisse aucun doute sur les divergences réelles ; compétitivité, part de marché, coût du travail, emploi…

-Une perte radicale de crédibilité : au total, au regard de la défaillance des outils de convergence et de suivi, ainsi que face aux dérives de certains pays, c’est la zone tout entière qui a perdu une partie de sa crédibilité.

Il était donc urgent de mettre en place de nouveaux mécanismes d’alerte. C’est l’objet du tout récent rapport de la Commission européenne (alert mechanism report). Contrairement au Pacte de stabilité, trop centré sur les seules finances publiques, il prend en compte dix variables (et des seuils critiques) reflétant les déséquilibres externes (balance courante, part de marché à l’exportation, coûts salariaux unitaires, taux de change effectif) et les déséquilibres internes (dette du secteur privé, position financière extérieure, crédit du secteur privé, prix réel des maisons, dette du secteur public, taux de chômage moyen). Selon le rapport, ce ne sont pas moins de douze pays qui présentent des risques : Belgique, Bulgarie, Danemark, Espagne, France, Italie, Chypre, Hongrie, Slovénie, Finlande, Suède et Royaume-Uni. Ajoutons à ces pays ceux qui bénéficient déjà d’assistance particulière (Grèce, Irlande, Portugal et Roumanie), et ce sont près des deux tiers des pays de l’Union européenne qui font l’objet d’une attention spécifique. Il est bien évidemment utile de détecter - rapidement - les pays qui dévient de la trajectoire de la rigueur, de la compétitivité ou sont graduellement vulnérables… Il s’agit désormais de réussir à corriger - rapidement, avant qu’il soit trop tard - ces trajectoires. C’est l’enjeu de la gouvernance et de la crédibilité de la zone. L’erreur n’est plus permise. Les outils jusqu’à présent utilisés ont masqué la réalité. Cela fait en réalité bien longtemps que la situation de certains pays s’est dégradée : la perte de compétitivité a débuté il y a plus de vingt ans pour certains d’entre eux, d’autres ne connaissent pas d’excédents budgétaires depuis près de trente ans, les écarts de coûts salariaux se creusent année après année… L’indice de vulnérabilité des Etats développé par Amundi montre bien que la Grèce n’a jamais vu sa situation s’améliorer au cours des quinze dernières années… sans que rien ou presque ne soit fait.

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