L'analyse de... Hervé Juvin, président d'Eurogroup Institute

Liquidation bancaire ?

le 06/06/2013 L'AGEFI Hebdo

Gros temps sur la banque de détail. Couper les réseaux en deux, supprimer les agences non rentables, déporter sur le client les tâches consommatrices de temps, réduire les charges, les coefficients d’exploitation, fermer les comptes non rentables, les activités consommatrices d’un capital si cher et si rare, abandonner sans en avoir l’air les territoires conquis à son de trompe voilà quelques années… Des armées de consultants, d’experts et de services achats, sous l’œil noir de dirigeants contraints, s’emploient à réduire, abaisser, diminuer, couper. Avec du moins, faire du plus et surtout, surtout satisfaire ces ratios de capital et ces actionnaires défiants devant un secteur qui, à tort ou à raison, attire toutes les suspicions…

Est-ce vraiment la voie à suivre ? Ou plutôt, est-ce la seule ? La question peut paraître superflue. Chacun le constate, la fin des marchés de premier équipement se joint à un niveau anormalement bas des taux d’intérêt et au passage d’un modèle d’économie financé par le crédit bancaire à un modèle d’économie financé par le marché, pour fragiliser l’édifice de la banque de détail tel que nous le connaissons encore. Il y a divorce dans l’air du couple dépôt-crédit ! Chacun constate le réarmement fiscal et réglementaire en cours, d'aucuns disent la persécution engagée ; chaque emploi bancaire coûte plus cher, chaque mouvement du périmètre bancaire est plus long, plus coûteux, plus aléatoire aussi, chaque euro prêté à un client est plus cher et plus dangereux, si bien que certains posent de plus en plus ouvertement la question : pour faire de la banque en Europe, sans conjuguer avec tous les handicaps ceux de la commission de la concurrence, ne vaut-il pas mieux passer par Hong Kong, Montréal ou Dubaï ?

Tout ces constats amènent à la question interdite : la banque de détail telle que nous la connaissons, avec ses agences, sa couverture géographique, la présence permanente d’employés de banque aux guichets, le point d’entrée qu’elle offre à une grande diversité de services et de produits, existera-t-elle encore dans dix ans ? Les conditions de sa disparition, dans sa configuration et avec sa puissance actuelles, sont réunies. Tant de constats semblent justifier le mouvement actuel vers le « moins », un mouvement conforme à l’aversion manifeste de l’opinion pour l’activité bancaire.

Aucun de ces constats ne tient compte de ces trois réalités indiscutables ; les clients n’ont pas moins besoin de leur banque qu’avant, ils ont plus besoin d’elle ; l’étendue des services pour lesquels la fonction de tiers de confiance est décisive est multipliée par internet ; la banque demeure, pour un peu de temps encore, le premier détenteur de données personnelles dont les grands acteurs du numérique n’ont pas encore réussi à s’emparer. Aucune des démarches entreprises n’intègre cette réalité d’expérience ; resserrer les prix, réduire le périmètre, accroître la sélection à l’entrée ouvre des failles, libère des marges et offre des champs. Pour le dire autrement, la banque de détail renonce à tenir son territoire. Tout animal sauvage sait bien que la mort commence là ; quand le concurrent ou l’ennemi franchit cet espace du soi et du sien d’où ils étaient exclus.

Qu’il s’agisse des moyens de paiement, de la guerre pour le « 

big data », qu’il s’agisse de la reconfiguration du triangle commerçant-teneur de compte-client, la course au moins-disant peut être suicidaire et conduire à reléguer la banque de détail en bout de chaîne, dans des tâches à faible valeur ajoutée, concentrant tous les handicaps, de nouveaux acteurs rapides, agiles et légers, captant l’essentiel de la chaîne de valeur avec ce privilège : se faire payer en étant aimé ! C’est le risque que prend le régulateur, que court l’autorité de la concurrence en instituant le principe des silos infranchissables : étouffer la banque de détail en lui interdisant la mobilité et la conquête que ses concurrents non bancaires pratiquent avec virtuosité. Pas la peine d’insister, le prodige d’Apple, de Facebook ou de Google, c’est d’avoir obtenu la confiance et même la préférence de leurs clients, tout en leur demandant d’abandonner des parts extraordinairement étendues de leur vie privée, de leur intimité ou de leurs droits de propriété ! Leur vision n’a rien à voir avec les canaux abusivement présents dans le vocabulaire ; elle est de réunir de manière transverse les fonctions utiles au client à partir du point de départ de la relation - et peu importe qu’il soit smartphone, moteur de recherche, ou agence du coin de la rue ; le tout est d’avoir la relation et d’élargir la bande passante de toutes les utilités possibles ! La banque ne sait plus tenir son territoire. Elle ne pourra pas indéfiniment attendre de la captation réglementaire une protection que rien ne justifie, un malthusianisme condamné. Soit elle redevient une entreprise, elle se transforme, elle élargit son périmètre, elle invente, elle vit. Soit elle accompagne l’économie financière dans le bras mort où elle étouffe, s’asphyxie et dépérit.

A lire aussi