L’Ukraine au bord de la faillite

le 06/03/2014 L'AGEFI Hebdo

Sans programme d’aide du Fonds monétaire international, Kiev pourrait s’effondrer financièrement dès le mois de mars.

Enjeu d’une passe d’armes diplomatico-militaire, l’Ukraine se trouve dans une situation financière inextricable. L’une des premières décisions du nouveau Premier ministre ukrainien Arseni Iatseniouk, avant l’escalade militaire du week-end du 1ermars, a été de demander l’aide du Fonds monétaire internationale (FMI), dont une équipe était censée arriver à Kiev le 4 mars. Le secrétaire du Trésor américain Jack Lew a assuré que les Etats-Unis étaient prêts à apporter tout le soutien dont l’Ukraine avait besoin, y compris de manière bilatérale. Cela pourrait passer par une garantie de prêt d’un milliard de dollars. En attendant, le Parlement ukrainien a ratifié un accord conclu avec l’Union européenne en février 2013 octroyant au pays un prêt de 610 millions d’euros, mais celui-ci est soumis à conditions.

Depuis le début de l’année, la monnaie ukrainienne a chuté de 18 %, à 1 dollar contre 9,75 hryvnia, et le prix de l’obligation souveraine libellée en dollar arrivant à échéance en juin 2014 a plongé de 100 à 92 cents le dollar. Le président par intérim Oleksander Turchinov a fait savoir que les caisses du Trésor étaient vides et que le fonds de pension national n’avait plus assez d’argent pour payer les retraites. Le gouvernement ne se finance plus qu’auprès de la banque centrale. Celle-ci a cessé de défendre le cours de la hryvnia et mis en place plusieurs mesures de contrôle des capitaux. « Sans aide bilatérale ou multilatérale, l’Ukraine devrait faire défaut dans les 12 mois à venir », affirme Trevor Cullinan, analyste de Standard & Poor’s, qui a dégradé le pays à CCC le 21 février.

Un besoin de 4 milliards de dollars

L’Ukraine aurait besoin de 4 milliards de dollars à très court terme, selon un diplomate européen cité par Reuters, et de 35 milliards au cours des deux prochaines années, selon le nouveau ministre des Finances Oleksander Shlapak. Le gouvernement doit encore rembourser 9 milliards de dollars de dettes extérieures cette année, selon les économistes de l’Institut de la finance internationale (IIF), dont 2,7 milliards au FMI, ainsi que 1,55 milliard d’arriérés de paiement à Gazprom. Les échéances importantes arrivent le 4 juin (1 milliard de dollars) et le 30 septembre (1,6 milliard dû par la compagnie publique Naftogaz). A cela, s’ajoute le besoin de financement du déficit de la balance courante, estimé à 7 % du PIB en 2014, soit 13 milliards de dollars. Or les réserves de change de la banque centrale sont tombées à 15 milliards de dollars fin février, contre 20,4 milliards le 1er janvier. L’Ukraine pourrait donc s’effondrer financièrement dès le mois de mars, selon les économistes de l’IIF.

Après avoir mis un terme à son programme de 15 milliards de dollars lancé en 2010 (seuls 3,4 milliards ont été déboursés), le FMI pourrait en théorie débloquer un nouveau prêt rapidement. En 2010, grâce à ses procédures d’urgence, il s’était passé 21 jours entre l’envoi d’une mission en Grèce et l’approbation par le conseil d’administration du plan grec. Le FMI pourrait aussi utiliser son instrument de financement rapide (IFR), destinés aux « pays qui ont un besoin urgent de balance des paiements », mais celui-ci est limité à 50 % de la quote-part du pays en question par an, soit seulement 445 millions de dollars pour l’Ukraine. Cela dit, le conseil d’administration du FMI a prévenu en décembre qu’étant donné l’échec de son dernier programme, l’Ukraine aurait accès à moins de fonds à l’avenir et devrait mettre en œuvre des réformes préalables importantes. « Le FMI exige notamment une hausse des prix du gaz domestique, maintenus artificiellement bas, ce qui devrait rencontrer beaucoup de résistance de la part de la population », prévient Marcus Svedberg, économiste d’East Capital. De son côté, après avoir suspendu son propre plan d’aide de 15 milliards de dollars (seuls 3 milliards ont été prêtés), la Russie est revenue sur les tarifs de gaz préférentiels qu’elle a accordés à l’Ukraine en décembre.

Exposition des banques

Une chose est sûre, la crise actuelle devrait à nouveau déstabiliser l’économie ukrainienne, déjà en récession depuis mi-2012. François Faure, économiste chez BNP Paribas, anticipe une chute du PIB de l’ordre de 5 % cette année. Les banques ukrainiennes, qui affichent déjà de 30 % à 40 % de prêts en difficulté et 34 % de prêts libellés en devises, selon S&P, et dont les dépôts ont fondu en février, devraient logiquement en souffrir.

Les banques étrangères, elles, sont très peu exposées à l’Ukraine, qui représente moins de 0,1 % de leurs créances étrangères, selon la Banque des règlements internationaux (BRI). Les plus concernées sont les banques russes (28 milliards de dollars) et autrichiennes (10 milliards), selon les analystes de Société Générale. En termes commerciaux, la Russie est aussi en première ligne (5 % de ses exportations se dirigent vers l’Ukraine), mais l’Union européenne n’est pas complètement hors de danger puisqu’elle importe, selon Eurostat, 21 % de son énergie de Russie, dont une bonne part transite par l’Ukraine

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