L’investissement responsable souffre d’indicateurs insuffisants

le 14/03/2013 L'AGEFI Hebdo

Dans une récente étude, Novethic constate que la mesure de la performance extra-financière des fonds ISR reste à mettre en place.

Dans une étude intitulée « Quels indicateurs pour mesurer la performance ESG des investissements ? » (janvier 2013), l’institut spécialisé Novethic pointe du doigt les difficultés que rencontrent les fonds ISR (investissement socialement responsable) à mesurer la performance extra-financière de leurs portefeuilles.

Seules sept sociétés de gestion françaises publient des indicateurs ESG (environnement, social, gouvernance) permettant de mesurer la performance extra-financière de leurs fonds. Au total, 24 fonds ISR sont concernés, soit moins de 10 % de ceux distribués en France.

Plus gênant, il est parfois difficile de se faire une idée claire tant les indicateurs sont nombreux et variés. Un problème qui concerne l’ensemble des acteurs : sociétés, agences de notations, investisseurs. Bloomberg déclare mettre à la disposition de ses clients pas moins de 300 indicateurs ESG. Vigeo note la performance responsable des entreprises sur une quarantaine de critères répartis dans six domaines.

Du côté des sociétés de gestion, la mesure des performances peut présenter de larges différences. Chez Mandarine Gestion, l’évaluation de la performance ESG du fonds action Mandarine Engagements I, doté de 12 millions d’euros d’encours, consiste en une note de 0,83 (sur une échelle de -2 à +2) contre 0,66 pour l’indice Eurostoxx Large. Chez Macif Gestion, le fonds action Macif Croissance Durable Euro C, avec 118 millions d’euros, dispose de scores dans quatre domaines : le social et le sociétal, où il bat l’Eurostoxx, l’environnement (performance comparable) et la gouvernance (très légère sous-performance). Enfin, le portefeuille Fructi Euro ISR de Natixis AM se compare à son indice de référence, le MSCI EMU, en termes d’opinions ESG positives : 46 % des actifs du fond sont investis dans des sociétés ayant une approche « positive » ou « engagée » vis-à-vis de l’ISR, contre 33 % pour l’indice.

Méthodologie commune

Pour un investisseur, mesurer la performance extra-financière d’un fonds ISR peut donc s’avérer être un chemin semé d’embûches. Même les institutionnels s’y perdent parfois, à en croire Dominique Blanc, responsable de la recherche ISR chez Novethic : « Ils commencent à exprimer le besoin d’indicateurs ESG simples dans un double objectif : comparer leurs portefeuilles et valider leur démarche d’investisseur responsable. » Face à cela, « une méthodologie commune de la mesure de la performance est souhaitable et inévitable », admet Eric Borremans, responsable du développement ISR de BNP Paribas IP.

Des initiatives fleurissent. Les mesures des émissions de gaz à effet de serre (voir le graphique) et la consommation d’eau sont des indicateurs environnementaux que l’on voit souvent revenir. Du côté social, l’évolution des effectifs, la part des femmes salariées, le niveau de formation sont des critères fréquents. Concernant la gouvernance, les indicateurs sont plus dispersés : on retrouve l’indépendance des conseils d’administration et de surveillance (BNP Paribas IP), la séparation des fonctions du président et de directeur général (La Financière Responsable), la rémunération des cadres supérieurs (Pictet AM).

Simples à comparer, ces outils répondent-ils aux aspirations des investisseurs ? Pas sûr, s’élèvent certains. « Pour l’instant, nous n’avons pas de suivi avec des indicateurs bruts comme les émissions de CO2, même si nous y réfléchissons », rapporte Olivier Bonnet, responsable ISR de l’Erafp (Etablissement de retraite additionnelle de la fonction publique), pourtant le seul des institutionnels français investi 100 % en ISR. « Ces indicateurs ne sont pas assez robustes pour être pertinents », complète Hervé Guez, directeur recherche ESG et engagement de Mirova, le pôle d’expertise en investissement responsable de Natixis AM.

Des biais induits

Collecter les données auprès des sources et les agréger de manière cohérente et homogène peut en effet s’avérer délicat. Un exemple : pour mesurer la capacité d’un fonds à investir en priorité dans des entreprises créatrices d’emplois, Pictet prend en compte l’évolution des effectifs équivalents temps plein tandis que la caisse de retraite Préfon s’appuie sur la part des small et midcaps de son portefeuille, estimant que ce sont davantage les petites entreprises qui embauchent (lire l’entretien). Sur le même sujet, le fonds Parvest Sustainable Equity Europe de BNP Paribas IP a enregistré une croissance moyenne des effectifs des entreprises en portefeuille de 1,75 %, contre 3,46 % pour l’indice MSCI Europe en 2012 à cause… d’effets de périmètres. « Ayant réalisé des opérations de rachat, Nestlé et Volkswagen ont connu des évolutions d’effectifs importantes de +17 % et +26 % en 2012, explique Eric Borremans. Ces sociétés, appartenant à l’indice MSCI Europe mais non à notre portefeuille, sont à l’origine de la sous-performance. »

« Au-delà de ces difficultés, ajoute Benoît Magnier, dirigeant de Cedrus AM, société de multigestion spécialisée dans l’ISR, le risque inhérent à la mesure ex post de la performance ESG est qu’elle ne résulte que de phénomènes exogènes et non du processus d’investissement lui-même. » En clair, un fonds n’ayant pas un filtre ESG optimal pourrait très bien afficher des performances favorables au vu des indicateurs retenus.

Pour Eric Van la Beck, directeur recherche et développement Macif Gestion, « il ne faut pas se précipiter. Trouver les bons indicateurs en fonction des sociétés, de la nature des fonds et de leur stratégie d’investissement sera un des grands chantiers de 2013 ». Que le grand public ait besoin d’un label ou d’indicateurs phares simples à comprendre, tout le monde s’accorde à le penser. A ce titre, avec son empreinte carbone permettant à ses membres de connaître l’émission de CO2 dégagé à hauteur de leurs investissements, le fonds de retraite australien Vicsuper semble précurseur.

Concernant les institutionnels, c’est une autre histoire. Certains concèdent à demi-mot se méfier de ces indicateurs bruts. Mettre en lumière les émissions de CO2, c’est bien mais qu’en serait-il si l’industrie redémarrait brusquement ? De même pour l’emploi, « l’objectif reste la performance financière, insiste l’un d’eux. Tout le monde sait que les plans de licenciements sont appréciés par les marchés ». Un jugement que rejoint Stéphane Prévost, directeur de la Financière Responsable : « On ne peut investir uniquement en fonction des emplois créés ou des émissions de CO2. Investir responsable, c’est comprendre la vision du management et apprécier la cohérence des pratiques ISR. »

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