Entretien avec... Alain Tourdjman, directeur des études, veille et prospective de BPCE

« L’insuffisance de l’offre de crédit bancaire est artificielle »

le 17/10/2013 L'AGEFI Hebdo

Comment en est-on arrivé en France, terre d’épargne abondante, à connaître d’importantes difficultés de financement par les banques de l’économie ?

L’intermédiation bancaire en France doit faire face à un déficit structurel de liquidité - la différence entre dépôts et crédit bancaires aux résidents - de l’ordre de 800 milliards d’euros depuis 2009. Le manque de ressources des banques françaises, hors Caisse des dépôts et consignations (CDC), est un non-sens au vu de la forte capacité d’épargne des ménages. La raison en est bien connue : la captation de la plus grande partie de l’actif financier des Français par l’assurance-vie, les Livrets A & LDD (centralisés à 65 % à la CDC) et d’autres dispositifs aidés. Nous devons cet état de fait au biais introduit dans l’allocation des placements par la fiscalité. Sans entrer dans le débat sur ses finalités, notons que celle-ci, de facto, pénalise principalement les ressources bancaires au profit d’une intermédiation alternative. Mais le phénomène s’est considérablement aggravé depuis deux ans. Dans un contexte de rendements - nominaux et, surtout, réels - très bas et de forte hausse de la taxation sociale et fiscale sur l’épargne, l’asymétrie produite sur le rendement des actifs après fiscalité et inflation est sans précédent. Elle affecte d’autant plus les dépôts bancaires que le relèvement des plafonds des livrets défiscalisés a élargi ses effets potentiels.

Avant la crise de 2007-2008, cette situation était bégnine, l’accès à la liquidité externe étant facile et peu coûteux. Depuis, les contraintes de liquidité voulues par le régulateur dans le cadre de Bâle 3 et le gel du marché interbancaire ont transformé cette particularité française en faiblesse structurelle, obligeant les banques à mieux équilibrer ressources et emplois, pesant ainsi sur leur capacité à financer l’économie.

Le déficit de liquidité bancaire a donc toujours existé ?

Depuis le début des années 90, tout au moins. Selon nos calculs, il a oscillé en moyenne autour de 300 milliards jusqu’en 2005. Il s’est ensuite rapidement élevé jusqu’à 800 milliards en 2009.

Engagées dans un processus de « deleveraging », les banques comblent-elles rapidement l’écart emplois-ressources ?

L’analyse des bilans de 2012 fait ressortir un ratio dépôts/crédits de 63 % avec un déficit de liquidité de 730 milliards d’euros. Dans le détail, la dette des ménages dépasse de 200 milliards leur base de dépôts alors qu’ils sont structurellement prêteurs. La dette des entreprises constitue le double de leurs dépôts, soit un déficit au bilan des banques de 340 milliards. Ajoutons la dette des collectivités territoriales de 170 milliards, sans contrepartie puisque les banques ne sont pas autorisées à centraliser leurs dépôts. Cela dit, le déficit recule de 60 milliards sur l’année précédente, grâce à une hausse des dépôts, notamment des sociétés, et à un ralentissement du crédit. Ainsi, l’encours de crédit bancaire aux entreprises n’a pas progressé depuis 2010 (hausse pour les PME, baisse pour les grandes entreprises). Il s’est même réduit de 10 milliards d’euros. De son côté, le recours à la dette obligataire, refinancement bancaire alternatif, a progressé de 15 % en 2011 et de 8 % en 2012.

Les financements alternatifs sont-ils capables de prendre le relais des banques ?

Ne rêvons pas. La transformation du mode de financement d’une économie ne peut pas se faire en un jour. Est-ce d’ailleurs souhaitable et raisonnable au regard des difficultés et des délais de mise en œuvre des dispositifs nouveaux destinés aux PME ? Doit-on au fond miser uniquement sur des dispositifs alternatifs pour pallier une insuffisance d’offre de crédit bancaire qui, en fait, est largement artificielle ?

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