DOSSIER Matières premières

L'influence de la Chine s’accroît

le 23/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Les marchés physiques et financiers de « commodities » se déplacent vers l’Asie, notamment l'Empire du Milieu dont les statistiques de consommation sont édifiantes.

Cuivre en fusion. La Chine en est le premier consommateur mondial. Photo: Bloomberg

L’ombre de la Chine plane sur les marchés de matières premières. L’annonce, le 15 avril, d’une croissance de 7,7 % seulement au premier trimestre, au-dessous du consensus Reuters de 8 %, a accéléré la chute des cours. Depuis début février, l’indice S&P GSCI a baissé de 8 %, le Brent de 11 %, le cuivre de 14 % et l’indice Wenhua CCI, qui suit les futures chinois sur matières premières, de 8 %. Pour la première fois depuis plus d'un an, les investisseurs qui ont une appréciation négative sur la croissance chinoise sont majoritaires, selon un sondage de Bank of America Merrill Lynch. Leur exposition aux matières premières est la plus faible depuis décembre 2008, et certains annoncent sans ambages la fin du super cycle des années 2000.

La Chine devrait croître de 7,9 % en 2013, contre 11,4 % en moyenne ces dix dernières années, selon le dernier relevé de prévisions de Consensus Economics. Parmi les plus pessimistes, les économistes de Société Générale s’attendent à un ralentissement à 7,6 %. Dans une note publiée en janvier, ils ont analysé l’impact potentiel d’un atterrissage brutal de l’économie chinoise sur les cours des matières premières. Si la croissance chutait à 6 %, les prix des métaux de base baisseraient de 50 %, celui du Brent de 30 %, tandis que celui de l’or augmenterait de 15 % dans un premier temps, avant de redescendre rapidement. Bien sûr, les marchés déjà en surplus pourraient être les plus affectés.

« Plus que jamais, la Chine est la clé des marchés de matières premières industrielles, agricoles ou minérales, souligne Philippe Chalmin, professeur d’histoire économique à l’Université Paris-Dauphine, qui dirige le rapport Cyclope dont l'édition 2013 vient de paraître (« Crise et châtiments »). Son influence est tout à la fois économique (les besoins pour la production industrielle) et politique (la gestion des stocks stratégiques). » Les statistiques sont édifiantes : l’Empire du Milieu consomme 11 % du pétrole brut mondial (2e après les Etats-Unis), 43 % du cuivre (1er), 44 % du plomb (1er), 43 % du zinc (1er), 47 % du nickel (1er), 18 % du blé (1er), 22 % du maïs (2e après les Etats-Unis), 30 % du riz (1er), 28 % du soja (1er) et 25 % de l’or (2e après l’Inde)1.

Voracité

La croissance chinoise est de plus en plus intensive en matières premières. « La consommation d’énergie de la Chine apparaît relativement élevée étant donné son stade de développement, observe Shaun K. Roache, économiste du Fonds monétaire international (FMI), dans une étude publiée en mai 20122. Elle en consomme près de 35 % de plus que la Corée du Sud et deux fois plus que le Brésil à niveaux de revenus comparables. La différence est même plus grande pour les métaux de base. » En cause, son modèle économique, fondé sur l’investissement (50 % du PIB en 2012 contre 35 % en 2000, selon CEIC), notamment dans les infrastructures. Des millions de Chinois s’urbanisent (53 % en 2012 contre 36 % en 2000, selon CEIC), achètent des voitures (leur nombre pourrait passer de 58 millions en 2011 à 450 millions en 2030, selon McKinsey3) et consomment de la viande (lire aussi l’entretien).

La Chine devrait rester tout aussi vorace au cours des prochaines années. Certes, son engagement à réduire sa consommation d’énergie et ses émissions de CO2par unité de PIB (de 16 % et de 17 % entre 2011 et 2015) pourrait contenir sa demande de pétrole et de charbon. De même, le rééquilibrage de son modèle économique vers la consommation pourrait ralentir sa demande de matières premières. Mais jusqu’ici, la part de la consommation dans le PIB chinois n’a cessé de diminuer (33 % en 2012 contre 46 % en 2000, selon CEIC).

Sur les marchés mondiaux, l’influence de la Chine est fonction de sa capacité à couvrir ses besoins grâce à sa propre production. Ainsi, elle est globalement autosuffisante en blé, notamment grâce à sa politique de stocks stratégiques, mais importe de plus en plus de cuivre (voir le graphique page 27). « Grâce à la hausse de sa production, la Chine est même devenue exportateur net d’acier, ainsi que de lingots d’aluminium et d’alliages, constatent les économistes Brendan Coates et Nghi Luu dans une étude publiée par le Trésor australien en mai 20124. Cette augmentation de la production a en revanche stimulé la demande de produits intermédiaires, comme le minerai de fer, le charbon à coke, l’alumine et le minerai de cuivre. »

Nouveau « future » sur le brut

Selon l’étude de Shaun K. Roache, l’impact de la Chine reste moins important que celui des Etats-Unis parce que les chocs d’activité y sont moins persistants et ont moins d’effets d’entraînement sur le reste du monde. Une hausse de la croissance mensuelle de la production industrielle chinoise d'un point de pourcentage augmente les cours du pétrole et du cuivre de 2,5 % après deux trimestres, alors qu’un choc similaire aux Etats-Unis les fait monter de 9,5 % et 8 % respectivement. « L’influence de la Chine n’a cessé de croître au cours des cinq dernières années et les estimations fondées sur des données historiques pourraient sous-estimer son impact actuel », nuance l’économiste du FMI. Cela pourrait être le cas sur le marché des métaux de base. « Les indices PMI chinois ont maintenant un impact plus important que les PMI américains sur les prix des métaux de base, en particulier du cuivre », affirme Michael Haigh, responsable mondial de la recherche sur les matières premières de Société Générale.

Suivant les marchés physiques, le centre de gravité des marchés financiers se déplace aussi vers l’Asie. L’année 2012 a été marquée par le rachat du London Metal Exchange (LME), fondé en 1877, par Hong Kong Exchanges and Clearing pour 1,4 milliard de livres. Hong Kong espère notamment convaincre les autorités de Pékin d’autoriser le LME - dont les parts de marché s’érodent au profit du Comex et du Shanghai Futures Exchange (SHFE) - à établir des entrepôts en Chine, ce à quoi le SHFE s’oppose. En outre, de nouveaux produits apparaissent. Le SHFE devrait lancer un futuresur le pétrole brut d’ici à la fin de l’année, accessible aux investisseurs étrangers. Enfin, les acteurs du marché de l’énergie utilisent de plus en plus les benchmarks asiatiques dans leurs contrats dérivés, à la place du Brent et du WTI.

1 Sources : Agence internationale de l’énergie, International Copper Study Group, International Lead and Zinc Study Group, International Nickel Study Group, International Grains Council, World Gold Council (chiffres pour 2012).

2 'China’s Impact on World Commodity Markets'.

3 'Resource revolution: Meeting the world’s energy, materials, food and water needs' - McKinsey Global Institute, novembre 2011.

4 'China’s emergence in global commodity markets' - Economic Roundup Issue 1 .

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