L'incubation, un métier en voie d'industrialisation

le 16/05/2013 L'AGEFI Hebdo

Les structures d'incubation de La Française et du groupe OFI ont annoncé leurs fiançailles. Ce rapprochement témoigne de la professionnalisation de cette activité.

Le petit monde de l'incubation est en ébullition. Next AM et NewAlpha AM, les deux principales structures françaises, sont entrées en discussion afin de créer, probablement d'ici à l'été, un incubateur capable de jouer dans la cour des grands. De quoi mettre un coup de projecteur sur cette activité. Ce rapprochement témoigne en effet de l'industrialisation en cours de ce métier. Il ne s'agit plus de donner un coup de pouce à d'anciens salariés souhaitant voler de leurs propres ailes, comme c'était autrefois le cas, au gré des amitiés professionnelles des uns et des autres. Désormais, le métier d'incubateur, consistant à accompagner une société de gestion au démarrage de son activité, ou parfois à redonner un second souffle à une structure existante, s'est professionnalisé.

Cette activité nécessite donc des investissements importants, que tous les acteurs ne sont pas disposés à réaliser dans le contexte actuel des marchés. Ainsi, La Banque Postale met fin à l'activité d'incubation de sa filiale AmLab, qui avait notamment participé au lancement de Mandarine Gestion. La Banque Postale n'a cependant pas souhaité répondre à nos questions, de même que BNP Paribas IP, présent dans ce métier depuis huit ans en France et depuis 2009 aux Etats-Unis via son partenaire Northern Light Ventures. BNP Paribas IP détient toujours des participations dans de jeunes sociétés de gestion, mais ne semblait pas récemment actif sur de nouveaux dossiers.

Pourtant, l'industrialisation de l'incubation est bel et bien en marche sur le marché français. « Nos intérêts sont alignés avec ceux des gérants : nous leur apportons des actifs, mais aussi au cas par car un soutien commercial, marketing, stratégique. Il s'agit d'un véritable partenariat », indique Antoine Rolland, président de NewAlpha AM, la structure du groupe OFI spécialisée dans l'incubation de gérants alternatifs.

Démarrer seul une société de gestion n'est pas impossible mais beaucoup plus compliqué qu'il y a vingt ans. « Il est devenu très difficile de trouver des capitaux pour démarrer un fonds sans le soutien d'un incubateur dans le contexte actuel de marché », constate Didier Le Menestrel, président de Financière de l'Echiquier, qui participe au tour de table de Gemway Assets, lancé par Bruno Vanier et Michel Aubeban en septembre 2012 (lire l'entretien).

Dynamisme

Pourtant, malgré un contexte de marché compliqué, les initiatives ne manquent pas en matière de créations d'entreprise. Plusieurs dizaines de sociétés de gestion obtiennent un agrément AMF chaque année depuis cinq ans. Certes, d'autres disparaissent dans le même temps mais les Français ont bel et bien la fibre entrepreneuriale : ainsi, les deux tiers des 600 sociétés de gestion françaises sont des structures entrepreneuriales, contre seulement 27 % en Allemagne. Mais si la plupart de ces créateurs d'entreprise se rêvent, consciemment ou non, en un futur Edouard Carmignac, peu d'entre eux dépasseront le seuil symbolique du milliard d'euros sous gestion : 77 % des sociétés de gestion ont un effectif inférieur à vingt collaborateurs.

« Il n'est pas impossible de lancer une société de gestion sans incubateur, mais cela fait gagner du temps, résume Eric Pinon, président de la commission des sociétés de gestion entrepreneuriales de l'Association française de la gestion financière (AFG). De plus, les contraintes réglementaires se sont alourdies au fil des années : il est devenu impensable pour un gérant de se lancer seul. Il lui faut absolument à ses côtés un commercial et un secrétaire général, certaines de ces activités pouvant être soutenues par l'incubateur. »

Principal nerf de la guerre, les incubateurs apportent du seed money aux gérants qu'ils accompagnent. Autrement dit, ils placent plusieurs dizaines de millions d'euros dans le fonds et s'engagent à ne pas en sortir avant plusieurs années, généralement deux à trois ans. « Nous apportons entre 15 et 25 millions d'euros de 'seed money' selon les dossiers, confirme Nicolas Duban, président de Next AM, structure d'incubation du groupe La Française. Par ailleurs, nous fédérons autour de nous des investisseurs institutionnels qui ne sont pas des incubateurs mais qui acceptent d'investir au démarrage d'un fonds. » Le gérant incubé peut ainsi très vite faire de son produit une véritable vitrine pour d'autres clients. De plus, les futurs clients institutionnels sont rassurés par la présence dans le fonds d'autres investisseurs, dits « day one », leur permettant d'échapper à des contraintes de ratio d'emprise.

Au-delà de ce seed money, dont le principe est commun à tous les incubateurs, plusieurs modèles coexistent. La voie classique consiste, pour l'incubateur, à prendre une participation au capital d'une société de gestion en création. Cette participation est par nature minoritaire puisqu'il ne s'agit pas de filialiser une activité mais de donner un coup de pouce au démarrage d'une structure autonome. « Nous sommes là pour accompagner la société de gestion dans son développement, via une prise de participation comprise entre 10 % et 35 %, atteste Nicolas Duban chez Next AM. Nous ne sommes donc pas dans une relation maison mère/filiale mais comme actionnaire d'une société autonome. » Cette structure accompagne des sociétés de gestion long-only depuis dix ans, avec des succès reconnus comme Métropole Gestion ou Mandarine Gestion. Next AM détient actuellement 17 participations. Parmi les dossiers en cours, elle possède 13 % de Ginjer AM, lancé par Léonard Cohen, aux côtés de BNP Paribas IP, actionnaire à hauteur de 17 %.

Parmi les incubateurs prenant des participations au capital de sociétés de gestion en création, Financière de l'Echiquier poursuit son chemin dans ce métier depuis dix ans avec Amiral Gestion, 123Venture, Phileas AM et enfin Gemway Assets. « Notre démarche d'incubation est pour l'instant opportuniste, confie Didier Le Menestrel. Mon objectif est d'industrialiser cette activité, mais ce n'est pas notre priorité pour l'instant, car nous devons concentrer nos efforts sur Financière de l'Echiquier. » Le patron de l'Echiquier, qui a lancé son entreprise en 1991 sans le soutien d'un incubateur, continue à développer des projets au cas par cas : il participe actuellement au lancement d'Erasmus, la société de gestion de Jean-Pierre Gaillard et Jean-François Gilles, en leur apportant 6 millions d'euros de seed money et une participation de 4 % au capital.

Compte de tiers

Mais un autre modèle est possible, principalement développé aujourd'hui par NewAlpha AM pour compte de tiers, c'est-à-dire en levant des fonds auprès de clients institutionnels, principalement des compagnies d'assurances. New Alpha apporte elle aussi du seed money mais ne prend pas de participation au capital de l'entreprise. Elle met en place un contrat de partage de revenus (fee sharing) lui permettant de participer au succès commercial du fonds. « Ce contrat assure à nos investisseurs un flux de revenus basés sur le chiffre d'affaires du fonds que nous incubons pendant sept à dix ans en moyenne, explique Antoine Rolland. Il rémunère en quelque sorte notre prise de risque liée à l'apport de 'seed money' bloqué pendant plusieurs années. » Dans ce cadre, l'incubateur n'est pas intéressé au résultat net de la société de gestion, comme pourrait l'être un actionnaire, mais en haut du compte de résultat. Une stratégie très différente.

« L'entrepreneur reste libre de ses mouvements puisque nous ne sommes pas actionnaires et que nous ne participons pas à la gouvernance de la société de gestion », poursuit Antoine Rolland. De plus, le fee sharing est un modèle plus adapté pour accompagner des gérants hors de France, soumis à une réglementation différente. Or NewAlpha AM a noué 22 partenariats depuis 2003 avec des gérants alternatifs, dont la grande majorité en dehors de l'Hexagone. Pour chaque dossier, la structure apporte entre 20 et 50 millions d'euros de seed money. Elle gère aussi le compartiment dédié aux gérants alternatifs du fonds de seed money de la place de Paris (lire l'encadré).

Le rapprochement à l'étude entre Next AM et NewAlpha repose donc sur la différence entre leurs deux modèles. « Les deux sociétés sont complémentaires, à la fois par leur mode d'incubation, par le type de gérants recherchés et par la zone géographique de prédilection », souligne Nicolas Duban. L'accord devrait prendre la forme d'une entrée de Next AM au capital de NewAlpha, dont le groupe OFI resterait par ailleurs actionnaire. Objectif : donner naissance au leader de l'incubation en Europe et passer à la vitesse supérieure à l'international. Il s'agit, pour les deux structures, d'allier leurs forces pour grandir plus vite. Logique, pour des incubateurs.

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