L'analyse de... Florence Legros, professeur à l'université Paris-Dauphine

L'impact des structures familiales sur les patrimoines

le 06/02/2014 L'AGEFI Hebdo

Le 18 avril 2013, reprenant les premières exploitations de l’enquête Eurosystème HFCS (Household Finance and Consumption Survey), enquête sur le patrimoine et la consommation des ménages, le journal allemand

Der Spiegel titrait « Die Armutslüge » ou « Le mensonge de la pauvreté ». L’origine de ce titre tient au classement en terme de patrimoine par ménage que permet de faire l’enquête ; elle montre que le patrimoine médian des ménages allemands (51.400 euros) est l’un des plus faibles de la zone euro alors que les patrimoines des ménages des pays du Sud – notamment chypriotes (266.900 euros), italiens (173.500) ou espagnols (182.700) – se situent en tête de classement, y compris devant le patrimoine médian français (115.800 euros).

Revenons sur l’enquête. Effectuée auprès de 62.000 ménages européens, elle est basée sur des données microéconomiques – c’est au niveau du ménage que les données sont collectées – et concerne tous les actifs financiers et réels détenus par les ménages ainsi que d’autres thèmes, tels la démographie et la structure du ménage, l’emploi, le niveau de qualification … Dix-sept pays de la zone euro participent à l’enquête (hors Irlande) dont l'atout réside dans l’homogénéité de traitement des différents pays, où les ménages ont été soumis aux mêmes questions.

Pour en revenir aux résultats, qui avaient choqué en période de renflouement par l’Allemagne de quelques partenaires européens du Sud, ils sont assez faciles à expliquer par la structure des patrimoines.

La variable déterminante dans les patrimoines est l’immobilier. L’enquête permet de distinguer la résidence principale, les autres résidences, l’immobilier professionnel. De fait, le taux de détention d’immobilier chez les Allemands est très nettement inférieur à ce qu’il est dans les autres pays européens : il atteint 86 % en Espagne, 72 % en Italie, 75 % au Portugal pour 49 % en Allemagne, la France atteignant 61 %. A l’intérieur de ces taux de détention, les doubles détentions sont manifestement plus importantes dans les pays du Sud ou l’immobilier professionnel concerne une plus grande part de ménages : 24 % en Espagne, 20 % au Portugal, 7 % en Allemagne et 13 % en France.

Du reste, lorsqu’on ne considère que les Allemands propriétaires, leur classement dans l’échelle des patrimoines médians européens remonte très nettement, à 200.000 euros. Le patrimoine médian des ménages allemands propriétaires immobiliers se situe de la sorte avant celui du Portugal et de la Grèce, proche de celui de l’Espagne et un peu après celui des Français. Le fait que les ménages allemands préfèrent être locataires que propriétaires explique ce taux de détention de l’immobilier relativement faible.

Au-delà de ces préférences, l’enquête permet de regarder l’impact d’autres variables et notamment des variables démographiques et, peut-être, de comprendre ces préférences.

Une exploitation de l’enquête effectuée pour l’Observatoire de l’épargne européenne vient apporter un éclairage démographique aux chiffres de patrimoines médians. Elle montre l’impact fort de la structure des ménages. Les ménages des pays du Sud sont de plus grande taille que les ménages allemands et français ; la taille moyenne du ménage espagnol ou portugais est de 2,7  personnes pour 2 en Allemagne et 2,2 en France, ce qui confirme la tendance à la cohabitation intergénérationnelle entre adultes dans les pays du Sud. Lorsqu’on explique les patrimoines européens par la structure des ménages on trouve ainsi un effet particulièrement fort dans les pays du Sud de l’Europe. Par exemple, pour les bas revenus, les structures familiales portugaises expliquent la totalité de la différence de patrimoine avec la France; autrement dit, les Portugais à bas revenus auraient le même patrimoine – inférieur à leur patrimoine observé – que les Français de mêmes revenus si les structures familiales étaient identiques, donc s’ils cohabitaient moins. Moins nettement, mais significativement, les structures familiales espagnoles expliquent de 9 % à 64 % des différences de patrimoine entre l’Espagne et la France, selon les revenus considérés. En revanche, les différences de patrimoines entre Allemands et Français ne peuvent être imputées à une différence des structures familiales, extrêmement proches. Il semble que les comportements mis en évidence relèvent bien des préférences au sens strict et non l’effet de structures familiales particulières qui induirait des comportements spécifiques

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